Lomé s’étend vers la périphérie, les problèmes aussi s’accumulent.

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Causes et conséquences du développement urbain au Togo

Lomé s’étend vers la périphérie, les problèmes aussi s’accumulent.

 

Avant les années 90, très peu de Loméens s’intéressaient à l’achat d’un terrain dans les quartiers périphériques de la capitale. Ces quartiers, entre autres Agoè, Adidoadin, Avédji, Kégué, Kpogan, Baguida, Avépozo, Légbassito, Sagbado,  Ségbé  pour ne citer que ceux-là, étaient totalement méconnus des populations du centre-ville de Lomé et faisaient même l’objet de dédain de leur part. C’était pour certains des zones où « il ne fallait en aucun cas mettre pieds ». Mais, à la fin des années 80 et plus précisément au milieu des années 90, ces quartiers vont progressivement amorcer leur développement pour diverses raisons. Et comme on ne fait pas d’omelettes sans casser les œufs, les conséquences fastidieuses ne manquent pas dans ces aventures pour les biens immobiliers.

« En 1985, mon frère m’avait demandé d’acheter un terrain à Adidogomé mais j’avais refusé pour la simple raison que c’était trop près de la frontière Togo-Ghana et donc ce n’est pas du tout sécurisé ». Tels sont les propos d’un père de famille qui, aujourd’hui, regrette amèrement de n’avoir pas écouté son frère cadet il y a quelques années. A l’heure actuelle, il n’a plus les moyens de satisfaire son envie d’être propriétaire terrien. Et même s’il disposait de ces moyens, encore faut-il qu’il trouve un terrain à acheter.

A l’instar de ce monsieur, beaucoup de Loméens, pour une raison ou une autre, ont raté l’occasion d’acquérir un terrain à Adidogomé et dans d’autres quartiers périphériques de la capitale. Demandez-leur pourquoi et ils vous répondront qu’ils ne savaient pas qu’un jour,  « Adidogomé et les autres quartiers périphériques de la capitale seront ce qu’ils sont aujourd’hui ».

Adidogomé, Agoè, Avédji et autres banlieues de Lomé ont véritablement commencé à se muer au milieu des années 90. Les quelques habitations autochtones en banco dispersées çà et là et communément appelées « maisons rouges » ont progressivement fait place aux constructions beaucoup plus chics et modernes. Chacun y va selon ses moyens. C’est ainsi qu’à côté des maisons à l’architecture simple et modeste, on peut retrouver des habitations en béton armé dénommé « rez-de-chaussée » (logis dallés et non montés) et de grandes maisons à étages. Il n’y a pas un seul jour où les maçons ne sont à l’œuvre. Cette frénésie de constructions n’a pas laissé indifférentes certaines grandes personnalités locales qui n’hésitent pas à débourser de grosses sommes pour se payer des terrains bien situés. Au bout de quelques années, des maisons ont poussé dans ces quartiers périphériques comme des champignons donnant ainsi un tout autre visage à ces agglomérations.

Les causes de cette urbanisation horizontale

Plusieurs facteurs expliquent cette soudaine envie de construire dans les quartiers situés hors du centre-ville. Le facteur démographique en est un.

En effet, la population de Lomé augmentant de jour en jour, il était devenu nécessaire de décongestionner le centre-ville. Ce qui a alors poussé plusieurs personnes à acheter un terrain dans les banlieues de la ville et à y construire une maison pour venir y trouver « refuge ».

De plus, il se fait que par rapport aux rares parcelles encore non acquises au centre-ville, celles des banlieues sont très moins coûteuses. Ce critère économique séduit alors ceux qui ont envie de construire.

Les facteurs d’ordre social ne sont pas non plus à négliger dans l’explication d’un tel phénomène. Une nouvelle habitante du quartier Yokoè à Adidogomé confie qu’après l’accident de son mari, il lui fallait beaucoup de repos. Cela exigeait donc calme et sérénité et « c’est justement pour cette raison que mon mari a décidé de construire à Adidogomé », ajoute-t-elle. Autrement dit, pour cet homme malade, Adidogomé est un lieu de repos par excellence.

La géographie humaine participe aussi à cet essor remarquable. Adidogomé par exemple grouille beaucoup plus de populations originaires des préfectures voisines de l’Avé, Agou et  Kloto. Pour elles, vivre dans ce quartier, c’est être tout près de leurs villages et villes natales ou tout au moins être sur la route qui y mène. « Quoi de plus normal que d’avoir une maison dans les environs immédiats de la route qui mène au village », déclarent-ils souvent.

Quant au quartier Agoè, il est habité par une très importante communauté venant de la partie septentrionale du Togo en l’occurrence les Kabyè, Kotokoli, Bassar et autres ethnies. Tout comme leurs concitoyens d’Adidogomé, ils se sont rués sur ce quartier périphérique pour la simple raison qu’il se situe sur la nationale N°1, la grande route qui mène à chez eux.

En ce qui concerne les ressortissants de la préfecture des Lacs, particulièrement ceux d’Aného, Baguida, Avépozo et Kpogan sont leurs quartiers préférés. Bien sûr, pour les mêmes raisons de proximité par rapport à leurs localités d’origine.

A toutes ces raisons, viennent se greffer d’autres tout aussi valables. Ces quartiers périphériques étant des lieux très craints par les uns et les autres à cause des voleurs qui y font des descentes et des « coupeurs de têtes » qui y sévissaient, il fallait faire quelque chose pour encourager et rassurer ceux qui voudraient venir y construire une maison. Construit au début des années 70, le camp militaire du deuxième régiment d’infanterie qui se trouve à Adidogomé par exemple a beaucoup contribué à dissiper ces inquiétudes. Le Lycée d’enseignement technique et le CEG (Collège d’enseignement général) qui s’y trouvent expliquent également cette « ruée » vers ce quartier dans la mesure où ces établissements scolaires attirent bon nombre d’élèves vers cette zone d’habitation. Pour certains Loméens, plus que le simple désir d’habiter  Adidogomé, les études de leurs enfants justifient la construction d’une maison dans cette zone.

Par ailleurs, des sociétés comme Togo cellulaire, Togo télécom, la Poste ont aussi contribué indirectement à l’essor de l’Habitat dans les quartiers périphériques. Leurs annexes installées sur place ont « ouvert les yeux » à ceux qui doutaient encore de la capacité de ces quartiers à s’urbaniser rapidement. Ils ont alors accouru, convaincus que vivre  dans les quartiers périphériques ne signifie pas toujours être obligés d’aller jusqu’au centre-ville pour satisfaire leurs besoins urgents et immédiats. Toutefois, bien que constituant un gros avantage pour les quartiers précités, le développement de leur habitat pose en même temps de sérieux problèmes.

Et les conséquences ?

Le plus visible de tous ces problèmes reste la construction anarchique des maisons. Le plus clair du temps, les ventes de terrains ne se font pas selon les normes de la Direction générale de l’urbanisme et de l’habitat (DGUH). C’est ainsi que, sans le savoir et dans l’ignorance totale, beaucoup d’acheteurs se font vendre des réserves d’Etat où des terrains débouchant sur des rues. Les conséquences y afférentes sont désastreuses. D’une part, la maison illégalement bâtie est détruite et le terrain repris par la DGUH sans aucun dédommagement. D’autre part, c’est la partie de la maison se trouvant dans la rue qui est complètement rasée, toujours sans aucune réparation. En témoigne les inscriptions « à casser, rue de … » ou « à casser, réserve administrative » qu’on retrouve très souvent sur les murs d’un certain nombre de maisons.

L’autre problème est relatif à l’achat de terrains. Les Togolais ont un revenu moyen.  Ils n’ont donc pas la possibilité de faire appel à un architecte qui devra se charger de les conseiller sur les zones où ils doivent acheter leurs terrains. Ainsi, c’est seulement pendant la saison pluvieuse, à la faveur des crues, que certains habitants se rendent compte que leurs maisons se trouvent dans des bas fonds ou dans des zones inondables. Les pluies diluviennes de ces dernières années ont été plus que révélatrices de cet état de chose. Certains habitants se sont vus dans l’obligation de quitter définitivement leurs maisons qu’ils ont pourtant construites à coût de millions de fcfa.

Dans  le même registre, des propriétaires terriens sans scrupule, ayant remarqué que des gens ressentent de plus en plus l’envie d’acheter des terrains alors qu’il n’y en a plus assez, n’hésitent pas à vendre parfois une même parcelle à deux ou trois personnes différentes. C’est ce qu’on appelle communément double ou triple vente de terrain. Vous achetez une parcelle de terre à des millions de fcfa et un jour, vous vous rendez compte que la même parcelle a été vendue à une seconde et même à une troisième personne qui en revendiquent aussi la propriété. Ces genres d’affaires finissent au mieux à la justice avec à la clé une solution qui met des années à se dessiner. Au pire, elles engendrent des pertes en vies humaines, dans la mesure où chacun des acquéreurs est prêt à passer par tous les moyens, même les plus cruels, pour que la parcelle lui revienne.

L’autre problème de plus en plus récurrent que rencontrent les habitants des quartiers périphériques de la capitale est celui lié à  la fourniture de l’eau et de l’électricité. Ces quartiers se développant à un rythme exponentiel, ils ne bénéficient pas forcément des services de la compagnie d’Energie Electrique du Togo (CEET) et de la Togolaise des Eaux (TdE) dont les capacités de couverture sont très limitées. Et pour parer par exemple au manque de courant électrique, la solution est très simple : acheter quelques mètres de fil téléphonique ou de fil électrique plus une petite tige servant de poteau et piquer le courant chez le voisin qui l’a aussi piqué chez un autre voisin d’à côté et ainsi de suite. C’est ainsi que s’est développé le phénomène communément appelé « toile d’araignée » avec tous les dangers que cela comporte. Quant aux problèmes d’eau, ils connaissent une solution avec la construction de forages privés qui pullulent un peu partout  dans les quartiers périphériques.

Le développement des quartiers périphériques de la capitale polit certes son image. Cependant, ce développement doit bénéficier d’un meilleur encadrement de la part des autorités en charge des questions urbaines au Togo. Ceci pourra par exemple permettre d’éviter certains problèmes ou certains drames comme celui qui s’est passé à Brazzaville au Congo, suite à l’explosion de munitions dans un camp militaire situé dans un quartier périphérique de la ville. C’est seulement à ce prix qu’on aura de belles villes au Togo, à l’instar de celles qu’on voit d’habitude dans les pays développés.

Rodolph TOMEGAH

L’Indépendant express N°202 du 20 mars 2012

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