L’épiphanie de la roublardise, de l’insincérité politique et de l’absence totale de bonne foi

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Réponse du président  Gnassingbé au président Fabre

L’épiphanie de la roublardise, de l’insincérité politique et de l’absence totale de bonne foi

 

L’échange de correspondances est nouveau et proverbial. Au-delà cependant, la réponse de M. Gnassingbé au président Fabre est un message assez clair pour l’ANC, le FRAC, le CST et aussi pour la coalition Arc-en-ciel. Le sort de la présidentielle de 2015 est ainsi déjà scellé, sans doute, et pour les oppositions, c’est un challenge qui leur est lancé par l’héritier biologique et politique  de Eyadèma Gnassingbé.

Non, merci

Ainsi donc, Jean-Pierre Fabre a adressé une correspondance à Faure Gnassingbé, le chef de l’Etat dont il n’a jamais admis la légitimité, non sans raison. Le fait est singulier et peut être lu comme un nouveau tournant dans la vie politique au Togo.  Pour certains observateurs, M. Fabre a pris conscience de ses responsabilités de chef du parti majoritaire dans l’opposition et a posé un acte audacieux et honorable. Malheureusement, en face, il n’y a pas eu la même appréciation de la responsabilité politique. On n’a pas non plus saisi au bon la belle balle lancée par l’adversaire politique. Au lieu de mesurer à sa juste valeur l’audace et l’aubaine que constitue la lettre de M. Fabre, Faure Gnassingbé a choisi de s’enfermer dans la fuite en avant, dans le discours creux, digne des systèmes fascistes et vichystes.

Alors que la correspondance de M. Fabre n’a rien d’ambigu, Faure Gnassingbé, le président du parti UNIR, a choisi de lui opposer l’ambiguïté, la viduité et le non sens. A une invitation à l’ouverture d’un dialogue politique sérieux, il a préféré montrer le chemin de l’Assemblée Nationale, comme si son interlocuteur ignorait l’existence de cette dernière. «  Comme vous  le savez, la consolidation de la démocratie dans notre pays exige que chaque institution joue pleinement son rôle » commence Faure Gnassingbé pour en tirer la conséquence que « le peuple togolais a aujourd’hui l’avantage de disposer d’une Assemblée Nationale où les principaux courants politiques sont représentés. Elle offre ainsi le cadre plus indiqué pour débattre utilement des réformes envisagées conformément à l’esprit de l’Accord Politique Global ». Conclusion évidente : si vous voulez discuter des réformes, allez le faire à l’Assemblée Nationale où vos idées ne passeront jamais. Extraordinaire !

Plus curieux encore, Faure Gnassingbé renvoie son interlocuteur au Premier ministre qui, visiblement, va jouer les garçons de course pour faire ouvrir le débat sur les réformes à l’Assemblée Nationale. « J’ai instruit à cet effet le Premier ministre afin qu’il prenne les dispositions pour l’ouverture prochaine au sein de l’Assemblée Nationale des discussions sur les propositions d e réformes institutionnelles et constitutionnelles » ajoute-t-il sans gêne avant de préciser : « le Premier ministre prendra attache avec vous dans ce cadre et restera à l’écoute de toutes les bonnes volontés qui se manifestent ». Ainsi parla Faure Gnassingbé.

Manque de bonne foi

La réponse de Faure Gnassingbé au courrier de M. Fabre est très surprenante. Pour les observateurs qui sont restés attentifs à la politique togolaise au moins depuis 2005, elle est la manifestation d’un manque de bonne foi bruyant de même que de la roublardise politique. Lorsque Faure Gnassingbé était presque à genoux devant MM. Agboyibo, Olympio, Gnininvi et autres pour que l’Accord Politique Global soit signé dans sa forme actuelle, il ne savait pas que les discussions sur les réformes se font à l’Assemblée Nationale. Il ne savait pas non plus que chaque institution devait jouer pleinement son rôle. Les adversaires lui ont fait confiance et, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, ils avaient accepté de signer l’accord sans que les questions de la limitation du mandat présidentiel, du mode de scrutin et de l’indépendance des institutions. Mal leur en prend aujourd’hui. Tel Machiavel, Faure Gnassingbé a usé de la ruse du renard pour les attendrir, à présent il les nargue et ne fait pas économie  de la force du lion pour imposer ses desiderata.

Le fait est sans équivoque : en disant à M. Fabre que les discussions sur les réformes en attente depuis 2006 auront lieu à l’Assemblée Nationale, Faure Gnassingbé a encore donné à ses adversaires politiques l’arme ultime, peut-être, pour se cabrer et refuser farouchement et systématiquement tout compromis minimal. A aucun moment en effet, l’Accord Politique Global signé le 20 août 2006 ne supposait ni ne demandait que les « futures » discussions sur les réformes à parachever se tiennent à l’Assemblée Nationale. En 2006, Faure Gnassingbé avait trompé ses adversaires politiques que le gouvernement d’union nationale à former s’occuperait du sujet et le viderait avant les législatives. Maître Agboyibo y avait cru et il a engagé son parti dans la cohabitation, croyant poser un acte audacieux qui porterait des fruits doux pour le pays. Le gouvernement qu’il a dirigé de septembre 2006 à octobre 2007 au moins n’a jamais véritablement abordé le sujet ; ce n’est donc pas utile de préciser que Me Agboyibo a quitté l’appareil gouvernemental avec son parti sans que les réformes aient été faites.

Par la suite, Faure Gnassingbé a claironné devant ses adversaires que ces réformes se feraient une fois que les législatives de 2007 auront eu lieu ; il fit la même promesse en 2009 en fixant comme échéance la veille de la présidentielle de 2010 ; rien n’y fit. Avant les législatives de juillet 2013, la promesse était encore remise au goût du jour. Le CST a poussé dans la mesure du possible mais les lignes n’ont pas bougé. C’est trop de rendez-vous manqués et surtout trop de promesses non tenues qui autorisent à soutenir sans réserve que sa réponse au courrier de M. Fabre choque l’entendement par son caractère insincère et dénué de toute bonne foi. Le fils d’Eyadèma devrait avoir au moins la pudeur de se rappeler qu’il a fait des promesses qu’il n’a jamais tenues. Pour cela, il aurait été mieux inspiré  de dire à M. Fabre que le Premier ministre se chargera d’organiser le dialogue qu’il propose ou demande. Cela aurait été moins scandaleux. Les grands hommes sont toujours ceux qui ont une parole.

Oppositions et Bruxelles, à vous de jouer

La démarche de Faure Gnassingbé présage brillamment de ce que va être la présidentielle de 2015. Quand on sait que le refus des réformes se fonde sur la volonté farouche de garder le pouvoir sans le mériter, ce qui a entraîné les 62 sièges obtenus en juillet 2013, on comprend assez facilement que pour 2015, le pouvoir veut fermer la porte aux réformes et valider sans coup férir son prochain hold up électoral. Toute discussion à l’Assemblée Nationale sur les réformes institutionnelles et constitutionnelles va se solder par un fiasco pour les forces démocratiques. Les députés de la majorité étaient incapables hier de s’opposer à la levée en toute illégalité de l’immunité de l’un des leurs ; ils sont aujourd’hui incapables de relever les hérésies contenues dans le budget 2014 : qui peut croire qu’ils voteront pour des réformes proposées par les partis d’opposition ? En conséquence, c’est une pure moquerie que d’avoir renvoyé M. Fabre au Premier ministre pour des discussions à l’Assemblée Nationale.

M. Fabre et ses alliés d’une part, les autres tendances de l’opposition de l’autre sont servis. Le pouvoir en face d’eux ne veut faire aucune réforme qui permette au pays de faire des élections crédibles. De même, Faure Gnassingbé n’est pas prêt à laisser le pouvoir qu’on lui a remis gratuitement au prix de la vie de 500 Togolais, au moins. Pour les opposants, c’est un défi grandeur nature. Leurs militants et les observateurs attendent de voir la réaction qu’ils auront face à l’élan présidentiel. Pour les observateurs, la lettre de Faure Gnassingbé devrait sonner la révolte au sein des oppositions et les pousser à se débarrasser des égoïsmes, resserrer les rangs, pour ensuite réagir et agir d’une seule voix. Autrement, ils iront encore à une présidentielle en 2015 ; Une énième pour un gros rien.

La communauté internationale, notamment l‘Union européenne, doit avoir compris la dynamique du pouvoir de Lomé. Pour Bruxelles, la preuve est certainement faite que les recommandations contenues dans les deux rapports de mission d’observation électorale de 2007 et 2010 vont encore souffrir dans les tiroirs. En perspective, ce sont des situations de troubles ou de tension qu’elle aura à gérer de loin, en tant que partenaire au développement. Va-t-elle assister impuissante au déploiement de la présidence à vie ? Sa responsabilité dans la situation est entière. Alors qu’il était convenu que la coopération ne devrait reprendre qu’après que les réformes auront été faites, Bruxelles s’est empressée de le faire sans les réformes. Quand il a eu ce qu’il voulait, voilà que le pouvoir crache sur elle et sur ses recommandations. C’est un camouflet qu’elle subit sans pouvoir en dire le moindre mot.

Au total Faure Gnassingbé n’a nullement fait économie d’insincérité ni de roublardise politiques. On ne construit pas une société avec des prétentions de paix et de stabilité en agissant ainsi. La paix reste strictement un comportement et un feeling, les slogans et les proclamations sont vains.

 

Nima Zara

Le correcteur N° 500 du Lundi 03 Mars 2014

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