Faure Gnassingbé va-t-il succomber à l’appel du pied des députés UNIR?

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Rejet du projet de réformes et problématique d’un 3ème mandat

Faure Gnassingbé va-t-il succomber à l’appel du pied des députés UNIR?

Gerry Taama: “Il n’y a plus de place qu’à l’extrémisme et au radicalisme (…) J’ai peur des lendemains pour le Togo”.

   Faure Gnassingbé va-t-il répondre favorablement à l’appel du pied à lui lancé par les députés de son parti? C’est la question qu’il urge désormais de se poser, suite au rejet par les députés Unir, du projet de loi de réformes constitutionnelles soumis par le gouvernement à l’Assemblée nationale. Et cette issue fait couler de l’adrénaline dans les rangs de l’opposition et inquiète par rapport à l’avenir.

 

Petit rappel du jeu, les implications du rejet

            Les députés du pouvoir qui rejettent un projet de loi aussi fondamental soumis par le gouvernement a ses couleurs au Togo? Cela doit sonner comme une boutade chez certains, connaissant les réflexes des élus du pouvoir à adouber, parfois sans réfléchir, les initiatives soumises par le gouvernement. On se rappelle même qu’ils ont voté le projet de loi liberticide renforçant les prérogatives répressives de la Haute autorité de l’audiovisuel et de la communication (Haac) avant que la Cour constitutionnelle ne les renvoie à leurs chères études en déclarant la loi anticonstitutionnelle. Mais c’est ce qui s’est passé ce lundi à l’Assemblée nationale, avec le rejet par les députés de l’Union pour la République (Unir), du projet de loi de réformes constitutionnelles et institutionnelles soumis par le gouvernement, avec soixante-trois (63) voix contre. Ce sont à contrario les élus de l’opposition qui ont adoubé le texte, avec vingt-sept (27) voix pour, et une (01) abstention.

            On ne le dira jamais assez, il s’agit d’un jeu bien ficelé dans les officines du pouvoir, avec les rôles bien répartis. Selon cette répartition, Faure Gnassingbé doit soumettre un projet de loi de réformes constitutionnelles et institutionnelles, et les députés Unir de leur côté doivent le rejeter. La manœuvre consistait donc à présenter le Prince comme animé d’une volonté sincère de se plier aux recommandations de l’Accord politique global (Apg), et à donner l’impression que ce sont les élus du peuple, et par voie de conséquence le peuple souverain, qui refusent les réformes. Le début d’exécution du plan était effectif depuis la Commission des lois de l’Assemblée nationale lors de la session tenue le vendredi 20 juin dernier où les élus Unir ont fait montre d’une inculture démocratique outrancière.

            La grande implication de ce rejet est que les députés Unir rejettent les réformes recommandées par l’Apg afin de rendre transparente, démocratique et apaisée l’élection présidentielle de 2015, lesquelles réformes devraient modifier la Constitution et rétablir les vertus inscrites dans la mouture plébiscitée par le peuple en 1992 mais sautées par Eyadéma le 31 décembre 2002 pour jouer la prolongation au pouvoir, et régir l’organisation du scrutin. Ils renvoient de facto à la Constitution sodomisée d’Eyadéma qui a sauté le verrou de la limitation de mandat et introduit le mode de scrutin à un seul tour. En clair, les députés Unir ouvrent la voie à leur champion, afin qu’il brigue un 3ème mandat en 2015.

La température monte au sein de l’opposition

            La tension montait déjà, suite à l’échec bien provoqué du dialogue Togo Télécom II par le pouvoir. C’est ce qui a prévalu à l’organisation par le Collectif “Sauvons le Togo“, des manifestations des 26, 27 et 28 juin derniers auxquelles ont aussi participé les leaders et militants de la Coalition Arc-en-ciel et réunit les deux regroupements. Avec l’issue du vote du projet ce lundi à l’Assemblée nationale, on va tout droit vers la mort des réformes de l’Apg et les intentions du pouvoir sont claires. Il veut simplement ouvrir la voie à un 3ème mandat de Faure Gnassingbé, après dix (10) ans passés au pouvoir. Et c’est inconcevable. Il y a donc de quoi qu’au sein de l’opposition, on assiste à une forte coulée d’adrénaline et de bile.

            Hier, c’est Me Zeus Ajavon, le Coordinateur du Cst qui lançait: “Le gouvernement continue de semer le vent, et un jour il récoltera la tempête“. Aujourd’hui, c’est chez un leader d’un parti membre de la Coalition Arc-en-ciel que le mercure monte, à l’issue de la séance plénière de l’Assemblée nationale. Son nom, Gerry Taama, le président du Nouvel engagement togolais (Net). “Le signal envoyé par ceux qui sont au pouvoir est simple: Nous sommes les plus forts et nous faisons ce que nous voulons. Dans le nouveau rapport de force qui s’installe à partir d’aujourd’hui, il n’y a plus de place qu’à l’extrémisme et au radicalisme. Toute position modéré ou centriste n’est plus tenable (…) Longtemps, on m’a dit que le pouvoir togolais se nourrissait de l’extrémisme de l’opposition. C’est vrai. J’ai pour la première fois participé à la marche du CST. Ce que j’ai vu samedi était merveilleux. Nous avons accepté tous les changements d’itinéraires, nous avons insisté sur le respect des militaires, j’ai même demandé qu’on acclame les gendarmes qui nous encadraient, car ils ne faisaient que leur métier. Et tout le monde a applaudi. C’est de cette démocratie que je rêve pour mon pays. Apparemment, nos amis de l’UNIR n’en veulent pas.  J’ai peur des lendemains pour le Togo. Il ne faut jamais acculer le faible. Quand il n’a plus de choix, sa force devient irrésistible“, a-t-il réagi, et de lancer cet appel: “Prions pour le Togo!” Il le faut vraiment, parce que Faure Gnassingbé conduit le pays vers des issues incertaines.

Faure va-t-il accéder à la requête des députés UNIR?

            C’est un véritable appel du pied lancé par les députés Unir à son endroit. Avec le rejet du projet du gouvernement, ils demandent implicitement à Faure Gnassingbé de candidater en 2015 et briguer un 3ème mandat. L’argument tout trouvé du Prince et ses griots sera que ce sont les élus du peuple lui-même, qui ont autorisé (sic) cela. Mais Faure Gnassingbé va-t-il accéder à cette requête des députés du pouvoir?

            Dans le scénario ficelé dans les officines du pouvoir qui a donné lieu au rejet du projet du gouvernement, Faure Gnassingbé est peint comme animé de la volonté de se plier à l’Apg; vertu qui l’a vu élaborer et soumettre à l’Assemblée nationale le projet de loi de réformes constitutionnelles et institutionnelles. A supposer que ce n’est pas un jeu et que cette bonne foi qu’on lui prête soit réelle, le Prince peut encore refuser d’accéder à cette demande suicidaire des députés de son parti. “Par le rejet du projet du gouvernement, les députés Unir ont juste exprimé un souhait, une envie, celle de voir le président de leur parti briguer encore la magistrature suprême en 2015 malgré ses deux mandats d’affilée et ainsi rester au pouvoir. Mais c’est Faure qui a le dernier mot. Vouloir faire les réformes constitutionnelles de l’Apg, et précisément limiter le mandat présidentiel à deux et restaurer le scrutin à deux tours, induit que Faure Gnassingbé est partisan de l’alternance au pouvoir qui est le vrai enjeu de ces réformes et du scrutin de 2015. Le libre arbitre est le meilleur cadeau qui soit offert à l’homme, et si Faure sait que l’appel du pied que lui lancent les députés de son parti est suicidaire et attentatoire à la paix du Togo, il peut refuser d’y succomber. Il aurait ainsi sauvé la démocratie, surtout que ses partisans le présentent comme un démocrate dans l’âme“, glose un compatriote, qui ajoute: “En décidant de renoncer à un 3ème mandat, il aura désavoué les fameux élus de son parti et prouvé à l’opinion nationale et au monde entier qu’il est vraiment démocrate et donc partisan de l’alternance. D’ailleurs ce que les députés Unir demandent est impossible. C’est un principe sacro-saint que la loi constitutionnelle est d’application immédiate, et on n’a pas besoin de faire cette précision dans la loi à voter. Et ça, les tenants du pouvoir le savent. A preuve, le tripatouillage de 2002 a été appliqué immédiatement à Eyadéma qui s’était alors présenté à l’élection de 2003. Et au niveau de l’article consacré à la limitation du mandat, nulle part il n’a été indiqué que le texte entrait aussitôt en application. On ne saurait donc tailler une loi constitutionnelle et signifier qu’elle n’a pas d’effet immédiat. Ce serait dément. En faisant le bon choix, non seulement Faure entrerait dans l’Histoire, mais en plus il se ferait pardonner tous les péchés commis lors de sa présidence et sauverait ainsi l’honneur de la famille qui a causé tant de torts depuis un demi-siècle“.

            Le message des députés Unir est sans aucune ambiguïté, mais Faure Gnassingbé a encore le choix. Mais s’il décidait d’accéder à la requête des députés de son parti, comment va-t-il s’y prendre pour légitimer devant la communauté internationale sa candidature en 2015, après deux mandats d’affilé au pouvoir? Dira-t-il qu’il a bien voulu partir, mais que ce sont les représentants du peuple qui lui ont demandé de briguer un 3ème mandat? Quelle mine va-t-il présenter en août prochain devant Barack Obama lors de la rencontre organisée par le président américain avec les chefs d’Etats africains lorsqu’il sera interrogé sur la question? Quelle image va-t-il présenter à la face du monde, s’il viendrait à se faire réélire? “Il risque de se mettre la corde au cou et sera obligé de mener une vie d’ermite“, glose notre interlocuteur.

                                                                                            

  Tino Kossi

Liberté N° 1730 du 02 juillet 2014

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