Est-il encore nécessaire que Faure Gnassingbé prononce un autre discours à l’occasion de ce 54ème anniversaire ?

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Fête de l’indépendance et les discours de Faure Gnassingbé

Les grandes promesses de l’allocution du 26 avril 2013 restées sans suites

Est-il encore nécessaire qu’il prononce un autre discours à l’occasion de ce 54ème anniversaire ?

 

            Dimanche 27 avril 2014 marquera le 54ème anniversaire de l’accession du Togo à la souveraineté internationale. A cette occasion, et comme de tradition depuis quelques temps, les Togolais auront droit dans la nuit de demain à une allocution du locataire du Palais de la Marina, peut-être (encore) remplie de promesses. Mais en attendant ce speech, il convient de faire un bilan des grandes promesses et engagements pris par Faure Gnassingbé dans son discours de la veille du 53ème anniversaire. Et justement, ses paroles données il y a un an sont restées sans suite.

            Son discours était très attendu ce 26 avril 2013, à cause des péripéties traversées par le Togo au cours de l’année précédente et du début de 2013. Et il n’a pas manqué d’évoquer les grands sujets de préoccupation. Il avait même pris de grands engagements et fait de grandes annonces, comme sur l’affaire des incendies, l’assassinat des deux élèves de Dapaong à la mi-avril 2013, la grève dans les écoles et les hôpitaux.

 

Les victimes des incendies abandonnées

            Cette veille du 53e anniversaire, c’est un Faure Gnassingbé très affligé que les Togolais ont vu et entendu sur les écrans. Et il n’a pas tari de mots de compassion à l’endroit des milliers de victimes des incendies criminels des 8 et 9 janvier à Kara et 11 et 12 janvier à Lomé. « Je sais qu’aucun mot de réconfort ne peut effacer la détresse humaine qui s’est nouée en ces nuits tragiques du mois de janvier. Mais je tiens à réitérer aux commerçantes et commerçants qui ont tout perdu en un seul jour, la compassion et la solidarité unanime de notre nation (…) Chacun peut toutefois lire encore sur les visages de nos concitoyens, l’étendue de la peine et le désarroi profond. Les traumatismes affectent encore des milliers de foyers, modestes pour la plupart, où tout est aujourd’hui remis en cause, parce que tout reposait sur le dur labeur et le courage d’une mère qui a tout sacrifié pour monter un petit commerce, aujourd’hui parti en fumée », avait-il adressé à leur endroit.

            Des mots qui sont sans doute allés tout droit au cœur de ces milliers de femmes qui ont vu les efforts de toute une vie réduits en cendres en un seul jour, et qui s’attendaient à des gestes forts de la part du gouvernement pour faire la lumière sur cette affaire et les aider à se relever. En en bon dragueur, le locuteur du jour n’a pas manqué de les amadouer. « C’est l’occasion pour moi de saluer les efforts que la justice continue de déployer pour la manifestation de la vérité. Ces efforts doivent être poursuivis avec détermination et en toute indépendance. Le travail de la justice doit se faire dans la sérénité  et dans le respect des principes de l’Etat de droit, à toutes les étapes de la procédure. Le travail de la justice doit aller jusqu’au bout, quoi qu’il nous en coûte ! », a-t-il dit. Mais à quoi a-t-on assisté par la suite ? Un acharnement sur les leaders de l’opposition, arrêtés et inculpés à la pelle, avant que le pouvoir ne retrouve la raison et libère certains afin de leur permettre de participer aux élections législatives. Les leaders du Collectif « Sauvons le Togo » accusés ont mené leurs propres investigations, rendu public un rapport en novembre 2013 et cité des noms. Mais la justice qui devait instruire à charge et à décharge, n’inquiète nullement les personnes citées. Même les conclusions des recherches scientifiques effectuées par les experts français et qui révèlent des éléments importants sont frappées d’embargo. Une dernière vague des inculpés arbitraires vient d’être encore libérée. Dans les geôles, il ne reste que les jeunes qui s’étaient fièrement présentés, au lendemain du sinistre de Lomé, comme les pyromanes, dont Mohamed Loum. Mais depuis, officiellement, on ne connaît pas les vrais auteurs et commanditaires de ces incendies criminels. Et la justice même ne semble plus s’en soucier.

            Les victimes s’attendaient aussi à des aides conséquentes de la part du gouvernement pour se relever. « Face à une situation inédite et particulièrement difficile, le Gouvernement a fait au mieux, pour soutenir les sinistrés et les accompagner progressivement vers un retour à la vie normale. C’est pourquoi, le Gouvernement doit impérativement accélérer les travaux de reconstruction des marchés provisoires. Les commerçantes et les commerçants sinistrés ont besoin de reprendre leurs activités sans délai. Aucune excuse n’est recevable ! Rien ne peut justifier des retards supplémentaires, car chaque jour qui passe aggrave la précarité et l’angoisse des milliers de nos concitoyens qui ne vivent que de ce qu’ils gagnent au quotidien », avait chanté Faure Gnassingbé. Des abris provisoires ont été certes construits, mais il reste l’essentiel pour permettre aux victimes de reprendre convenablement leurs activités. Mais après les premiers gestes qui ne représentaient même pas le 10e des pertes déclarées, plus rien. Leurs cris de détresse en janvier dernier, à l’occasion du premier anniversaire de ces incendies, n’ont pas trouvé oreille attentive. Les bonnes femmes sont ainsi abandonnées à leur triste sort, malgré tout l’engagement de son Excellence Faure Gnassingbé ce 26 avril 2013.

 

Impunité garantie aux assassins d’Anselme Sinandaré et de Douti Sinanlengue

            Ces deux élèves avaient été tués en avril 2013 à Dapaong, pour être descendus dans la rue pour réclamer la satisfaction des doléances de leurs professeurs en pleine grève. Anselme Sinandaré avait été tué par des tirs à bout portant par des éléments des corps habillés. Quant à Douti Sinalengue, il a succombé des suites des coups mortels reçus. Cette affaire avait semé de l’émoi de par le monde. Mais il a fallu seulement le 27 avril pour voir le premier des Togolais briser le silence.

            Faure Gnassingbé avait là aussi, joué au plus aflligé. « Je voudrais saisir l’occasion qui m’est offerte ce jour, pour condamner fermement l’acte inconsidéré qui a coûté la vie au jeune Anselme Gouyano Sinandare, précocement arraché à notre affection, durant les récents événements. Je m’incline devant sa mémoire, et réitère à la famille éplorée ma peine profonde et toute ma compassion ainsi que les sincères condoléances du Gouvernement », avait-il dardé, et de donner un petit espoir sur la suite : « Je garde aussi bon espoir, que l’enquête ouverte suite au décès du jeune Sinalengue Douti, puisse aboutir dans les meilleurs délais, afin que toute la lumière soit faite sur les circonstances exactes dans lesquelles ce décès est survenu (…) Nous laissons à présent à la justice qui est saisie, le soin de sanctionner ceux qui méritent de l’être, afin qu’à l’avenir, de tels drames ne se reproduisent plus au Togo ».

            L’enquête justement n’a pas aidé à faire toute la lumière sur ces crimes. Après un moment où il s’est employé à faire du négationnisme, le gouvernement a fini par reconnaitre la bavure des corps habillés dans le cas Anselme Sinandaré. Il fut promis que les auteurs seraient punis. Mais seul Dieu sait ce qu’il en est dans les faits. Toutes les tentatives de la famille, des responsables de la Synergie des Travailleurs du Togo (Stt) et des organisations de défenses des droits de l’Homme pour y voir clair et donner une suite judiciaire à cette affaire ont été vaines. Même sort pour Douti Sinalengue. La lassitude et les pressions ont fini par faire fléchir la famille qui exigeait toute la lumière sur la mort de son fils avant toute inhumation. Ici aussi, on ne connaitra jamais les assassins du jeune homme. Ces meurtriers ont enlevé la vie à ces doux êtres qui ne demandaient qu’à être bien instruits afin de servir la Nation demain, mais ils courent librement les rues, et l’opinion ne les connaitra peut-être jamais. Faure Gnassingbé qui avait donné sa parole le 26 avril 2013 n’en a cure.

 

Les « Grandes assises de l’éducation et de la santé » toujours désirées

            L’année 2013 a été marquée par des grèves dans la fonction publique, particulièrement dans les écoles et les hôpitaux. Durant plusieurs mois, les enseignants ont débrayé, de même que le personnel soignant. Et Faure Gnassingbé s’était épanché là-dessus et avait profité de la tribune pour charger proprement ces deux corps de métiers.

            « Nul ne doit prendre en otage l’éducation de nos enfants, l’avenir de notre nation. Aucune revendication quelle qu’elle soit, ne vaut une vie d’enfant. Comme chacun a pu le constater, le secteur de l’éducation est en proie depuis des mois à des agitations récurrentes. Les revendications s’additionnent d’année en année, perturbant ainsi de manière répétitive le rythme de la vie scolaire. Cette situation est d’autant plus préoccupante qu’elle met en péril l’avenir de nos enfants. Nos enfants sont ce que nous avons de plus cher. Ce sont eux qui doivent mobiliser toute notre énergie. Ils sont notre priorité absolue ! Tous les efforts que nous avons déployés, en réponse aux revendications des enseignants, sont malheureusement accueillis par de nouvelles exigences, que nous ne sommes pas en mesure de satisfaire, ici et maintenant. Cette situation est intenable car elle alimente des dérives dangereuses pour l’école togolaise », avait-il déclaré. A croire que leurs revendications n’étaient pas légitimes et que le gouvernement n’avait aucune responsabilité dans la crise. C’était la même diatribe contre les médecins : « Les professions médicales occupent une place de choix dans nos sociétés. Celles et ceux qui ont le privilège de les exercer ont entre leurs mains des vies humaines. Parce que la vie humaine n’a pas de prix, le personnel soignant mérite d’exercer sa charge, dans un cadre valorisant et dans les meilleures conditions de travail. Mais en retour, le citoyen est en droit d’attendre des médecins et des personnels soignants, un minimum de compassion et de solidarité face à la souffrance humaine. Malheureusement, il me revient que le sens de l’accueil, l’écoute attentive qui sont la base fondamentale de la profession soignante, font parfois cruellement défaut dans nos centres hospitaliers. Ceux-ci sont même comparés à des mouroirs, des lieux où le citoyen démuni sombre dans le désespoir, faute d’une prise en charge adéquate. Combien de femmes à terme et sans ressources, n’ont-elles pas ressenti à leur arrivée dans nos centres hospitaliers, ce sentiment pénible d’abandon et d’indifférence, d’un personnel soignant dont elles attendent simplement un mot de réconfort ! Il est temps que le service public de santé regagne ses lettres de noblesse dans notre pays. Les préoccupations légitimes des personnels soignants doivent aller de pair avec une conscience professionnelle accrue ».

            Après les accusations, les solutions. C’est ainsi que furent annoncées les « Grandes assises » des deux secteurs : « Face à tant de drames, il nous appartient, mes chers compatriotes, de nous ressaisir, de faire face à nos responsabilités. Les problèmes de l’école togolaise seront abordés dans toute leur globalité et avec la sérénité requise. Nous devons tout mettre en œuvre pour leur offrir de meilleures conditions de travail, à la hauteur de leurs immenses sacrifices. C’est dans cet esprit que j’ai chargé le Gouvernement d’organiser très prochainement, bien entendu après les consultations d’usage, les Grandes Assises de l’Education au Togo. Les représentants des parents d’élèves, des enseignants, des syndicats, des élus et des acteurs économiques ainsi que toutes les parties prenantes de l’éducation, seront conviées à ces assises. Les préoccupations des uns et des autres doivent être prises en compte pour dégager les solutions qui garantiront la stabilité et l’accessibilité de tous à un enseignement de qualité. LA même démarche sera également adoptée pour le secteur de la santé. Nos établissements hospitaliers et nos unités de soins sont eux aussi en proie à des remous récurrents ». « Je fonde beaucoup d’espoir sur les Grandes Assises de l’Education et de la Santé. C’est mon souhait le plus vif que ces assises servent aussi de prélude à un vaste mouvement de retour aux valeurs fondamentales qui ont fait jadis, la force de l’administration togolaise », avait-il ajouté.

            On se rappelle, cette annonce fut récupérée par les flagorneurs, et c’était la grande agitation. Des activités dites préparatoires furent engagées, et Faure Gnassingbé présenté comme le solutionneur de la crise. Des dates furent annoncées à la pelle ; mais une à une, elles devenaient caduques et ces  assises dans les secteurs de l’Education et de la Santé toujours reportées. Demain samedi, cela fera exactement un an que Faure Gnassingbé les annonçait. Mais elles ne sont toujours pas organisées. Et Dieu seul sait si c’est encore à l’ordre du jour dans son esprit.

            Dans ce discours du 26 avril 2013, le Prince de la République annonçait aussi une lutte farouche contre la prévarication, les détournements de deniers publics, les surfacturations, la mauvaise gouvernance. A chacun de faire le bilan d’un an par rapport à la problématique. De tout ce qui précède, il y a lieu de se demander s’il est encore nécessaire qu’il prononce un autre discours à l’occasion de ce 54ème anniversaire.

 Tino Kossi

Liberté N° 1686 du vendredi 25 avril 2014

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