De la nécessité pour les Evêques du Togo d’interpeller ouvertement Faure Gnassingbé

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Décrispation politique au Togo / Au-delà de la lettre pastorale

 

De la nécessité pour les Evêques du Togo d’interpeller ouvertement Faure Gnassingbé

 

            Passé l’agitation liée à la célébration du 56e anniversaire de l’indépendance du Togo et la journée commémorative du travail, le Togo retrouve ses sempiternels problèmes politiques, et les citoyens leurs difficultés quotidiennes communes. En tête de liste des problèmes politiques sources d’assombrissement de l’horizon, se trouvent sans doute le refus de l’alternance et la problématique de la mise en œuvre des réformes constitutionnelles et institutionnelles. Les évêques du Togo, dans une lettre pastorale d’une rare sincérité adressée aux acteurs politiques et au peuple togolais tout entier, ont eu le courage de dire la vérité, de mettre le doigt là où ça peut faire mal. Mais il serait regrettable qu’ils s’arrêtent en si bon chemin. Etant les éveilleurs de conscience, ce serait agréable qu’ils interpellent directement Faure Gnassingbé qui a la solution de sortie de crise entre ses mains.

Une sortie appréciable de l’Eglise catholique

            « Liberté » fait partie des organes qui ne font jamais de quartier à l’Eglise catholique pour son mutisme légendaire devant l’enlisement politique au Togo. On n’a jamais manqué l’occasion de titiller les dignitaires du clergé togolais et les appeler à prendre leurs responsabilités, jouer leur rôle d’éveilleurs de conscience et interpeller les gouvernants en place sur la situation politique de notre pays. L’honnêteté recommande d’apprécier à sa juste valeur cette sortie des évêques du Togo.

Pour l’une des rares fois depuis la belle époque Philippe Fanoko Kpodzro, les dignitaires du clergé togolais ont eu le courage d’aborder avec sincérité, dans cette lettre pastorale adressée aux acteurs politiques et aux citoyens togolais, en marge de la célébration du 56e anniversaire de l’indépendance de notre pays, la situation sociopolitique et de dire leurs quatre vérités à qui de droit. Ils ont passé touché les maux qui minent le développement du pays et mis chacun devant ses responsabilités, aussi bien les gouvernants, les acteurs politiques que les citoyens qui, très souvent, se barricadent derrière un mur d’indifférence.

Les évêques fustigent ce qu’ils appellent une nationalisation de l’indifférence qui pousse les Togolais à se désintéresser de la politique et se désengager de la lutte, réclament la justice sociale qui est un véritable problème dans notre pays où une minorité de gens accapare les richesses du pays et laisse la grande majorité dans l’indigence, l’égalité de traitement des citoyens, exigent une prise de responsabilité de chacun et le devoir de vérité, la transparence et la mise en œuvre des engagements pris par le pouvoir, la promotion du dialogue et appellent à combattre l’impunité. Quoi de plus joli que de voir les prélats togolais, éveilleurs de conscience faire une telle sortie !

La nécessaire interpellation directe de Faure Gnassingbé

Les dignitaires de l’Eglise catholique ont eu le courage de toucher des questions sensibles dont deux paraissent essentielles. D’abord celle importante des réformes constitutionnelles et institutionnelles de l’Accord politique global (Apg) du 20 août 2006 qui, mises en œuvre, auraient pu décrisper l’atmosphère politique de notre pays ; ensuite le sujet important des élections locales. Morceaux choisis : « (…) C’est ici le lieu de rappeler, une fois encore, les divers engagements pris en faveur de la consolidation de la paix, des réformes institutionnelles, des élections locales et, plus globalement, du développement de notre Pays. La relative tranquillité que connaît notre Pays ne doit pas servir de prétexte à un abandon pur et simple de ces questions qui, à notre avis, revêtent pour la vie de notre Nation, une importance capitale. Parmi ces dernières, nous mentionnons en particulier la controverse sur la limitation du mandat présidentiel qui, dans le contexte actuel de sa remise en cause dans nombre de pays africains, doit faire l’objet d’une diligente réflexion visant à régler de manière durable la lourde tension qu’entraîne ce sujet » ; « Il importe donc que l’État et ses services ne soient pas la seule plaque tournante de la vie publique. La question des élections municipales reste, de ce point de vue, un enjeu important pour notre Pays car jusqu’ici, on voit très clairement que les « Présidents de Délégation » nommés ne se sentent pas vraiment responsables devant leurs administrés, ceux-ci étant apparemment dépourvus de tout moyen de recourir contre eux. Mais il y a une raison fondamentale qui milite pour que cette question soit prise au sérieux : c’est qu’il n’y a jamais de politique nationale solide que lorsqu’elle est faite d’une multitude de politiques particulières qui permettent de porter le projet d’une vie commune. On reconnaîtra d’ailleurs qu’une saine démocratie réclame toujours une bonne participation à la base. Voilà pourquoi, nous exhortons vivement à ce que le processus de décentralisation qui s’amorce enfin dans notre Pays et l’organisation des élections locales soient conduits avec diligence et de manière participative ».

Il faut tout de même le constater, beaucoup de langue de bois a été utilisée, un effort surhumain fait par les évêques pour ne frustrer personne, un jeu d’équilibrisme ayant consisté à emballer pouvoir et opposition dans le même panier et appeler ses acteurs à leurs responsabilités. Mais il y a un tantinet d’hypocrisie de leur part. C’est un secret de Polichinelle que les vrais, premiers et (quasiment) seuls responsables de cette situation sociopolitique funeste ne sont autres que le régime RPT/UNIR et son incarnation qui est Faure Essozimna Gnassingbé. Ce sont eux qui ont refusé, depuis dix ans, d’honorer leur engagement en mettant volontairement en œuvre ces réformes recommandées comme la solution de décrispation de la crise, et surtout fait obstacle aux initiatives prises en amont de l’élection présidentielle du 25 avril dernier. On se rappelle qu’en juin 2014, ce sont les députés de l’Union pour la République qui ont rejeté le projet de loi introduit par le gouvernement alors qu’il a été avalisé par les élus de l’opposition. Si quelqu’un a la solution entre ses mains, c’est bien évidemment Faure Gnassingbé. Et c’est ici que les évêques sont appelés à prendre leur courage à deux mains et l’interpeller ouvertement.

« (…) Ce qui reste à l’Eglise catholique à faire, c’est d’interpeller directement Faure Gnassingbé qui a la clef à tous ces problèmes. Ce ne sont pas les passerelles pour ce faire qui manqueraient. Les dignitaires de l’Eglise, à défaut de le faire directement, pourraient passer par la communauté Sant’Egidio avec laquelle il a des relations étroites. Il a déjà acquis le 3e mandat tant voulu, mais dans les circonstances que tout le monde sait, et il serait difficile aujourd’hui de le lui arracher. Mais les prélats peuvent justement surfer sur cet acquis et le ramener à la raison. Ils pourront par exemple le lui concéder, mais le pousser en contrepartie à faire les réformes et se retirer en 2020 à la fin de ce 3e mandat. Ils rendraient ainsi un grand service à leurs fidèles et au peuple togolais », analyse un observateur. On ose croire que cette sortie des évêques annonce d’autres belles surprises.

Des cas d’école au Congo Kinshasa, au Bénin…

Cette tâche demandée aux évêques togolais devrait paraitre à leurs yeux comme de la mer à boire. Mais il leur suffira de prendre exemple sur leurs pairs du Bénin et surtout de la République démocratique du Congo. Ceux-ci n’éprouvent aucune difficulté à prendre position ouvertement sur des questions super sensibles et surtout contre les pouvoirs en place.  Ils y vont frontalement, sans peur de les frustrer.

Au Congo Kinshasa, l’Eglise catholique est archi-présente dans le débat électoral qui a lieu autour de la candidature ou non à un troisième mandat de Joseph Kabila suicidaire pour le pays. C’est depuis 2014 que les prélats congolais ont pris position contre un 3e mandat de Joseph Kabila. Dans un message daté du 27 juin 2014 adressé aux acteurs politiques et au peuple, à l’ occasion du 54ème anniversaire de l’indépendance de la RD Congo et en marge du lancement du processus électoral devant aboutir à l’élection cette année, le cardinal, les archevêques et évêques, membres de la Conférence Episcopale Nationale du Congo (CENCO), réunis en session ordinaire de l’Assemblée plénière du 23 au 27 juin 2014 à Kinshasa, ont ouvertement affirmé leur opposition à la modification de l’article 220 de la Constitution pour permettre à Kabila de briguer un 3e mandat. Sans peur d’être châtiés par le pouvoir. Et cette position, l’Eglise l’a maintenue depuis lors. En février dernier, elle est allée jusqu’à prévoir d’organiser une marche dans les rues de Kinshasa pour la réaffirmer, avant d’y surseoir à cause de la récupération politicienne que l’opposition voulait en faire et aussi de la contre-manifestation que projetait le pouvoir, ne voulant pas offrir l’opportunité de création de tensions.

Même engagement du clergé béninois. L’Eglise du Bénin n’est nullement restée en marge du débat électoral enclenché autour de la problématique d’un 3e mandat de Boni Yayi. Ici aussi, c’est depuis trois ans, tout au début des grandes manœuvres de l’ancien Chef de l’Etat ayant consisté à l’envoi à l’Assemblée nationale de son projet de modification de la Constitution béninoise que les évêques sont sortis de leur silence. Dans un message daté du 15 août 2013, ils ont fustigé l’initiative et appelé chacun à ses responsabilités. A la suite des assises tenues les 28 et 29 janvier 2016, avec la société civile et les acteurs politiques sous le thème: « Nécessité de lutter contre la corruption électorale et ses méfaits en régime démocratique», le clergé a même requis la démission de Lionel Zinsou, alors Premier ministre et que Boni Yayi voudrait imposer comme candidat.

Ici au Togo, l’Eglise catholique n’a pas cru devoir prendre aussi ouvertement position lorsque Faure Gnassingbé refusait la mise en œuvre des réformes et rejetait les initiatives prises dans ce sens, une situation qui lui traçait le sillon d’un 3e mandat au pouvoir. Même lorsqu’il a officialisé sa candidature, les évêques de notre pays sont restés muets et l’ont laissé faire. Ce qui donne l’air d’un silence complice. Mais ce n’est pas une fatalité, les dignitaires du clergé du Togo peuvent encore se reprendre. Il leur suffit de s’inspirer de leurs confrères du Congo Kinshasa et du Bénin…

 

Tino Kossi

Liberté N° 2186 du 03 mai 2016

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