Un pays qui vit en marge de la discipline de groupe mais choisit d’abriter l’Assemblée parlementaire ACP-UE

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Le Togo face à ses propres turpitudes

 

« La capitale togolaise renoue avec son passé glorieux » ; voilà l’un des titres bling bling et creux, ne correspondant à aucune réalité, qui ont barré la une de certains journaux proches du pouvoir à quelques heures de l’ouverture de l’Assemblée parlementaire ACP-UE. En effet, il faudrait remonter aux années 1990, début des années 2000 pour se replonger dans cet univers où délibérément on faisait parler des mots trop forts, plus forts que ce qu’on leur faisait exprimer. « Passé glorieux », ça veut dire quoi ?

S’acharner à obtenir l’organisation des grandes rencontres au Togo, exercice auquel refusent de se prêter d’autres pays et dirigeants qui ont d’autres priorités à l’agenda de leurs peuples, voilà qui a toujours préoccupé le Togo du temps d’Eyadèma. Ce qu’on retrouve aujourd’hui encore. On ne doit pas perdre de vue que de tels sommets coûtent cher au pays hôte.

Il ne faudrait pas s’étonner qu’en 2011 au Togo, les citoyens soient toujours accrochés à la même phraséologie et au même registre de vocabulaire flatteur, bien qu’il soit évident que plusieurs décennies de gouvernance RPT ont maintenu le pays dans le surplace et l’absence de progrès. Pour s’en convaincre, il suffit de comparer le Togo à tous ses voisins immédiats ou lointains. On ne compare d’ailleurs que deux choses comparables ! Quand on refuse de dire la vérité, d’employer les mots justes pour dire des choses exactes et convaincantes, préférant d’autres et voulant coûte que coûte plaire à ceux qui tiennent le cordon de la bourse, c’est le résultat auquel on aboutit. Impossible pour ceux qui ont érigé le culte de la personnalité en système de gouvernement, d’évoluer positivement lorsqu’ils préfèrent le vocabulaire flatteur des mendiants et thuriféraires aux vérités et critiques constructives que devrait aimer le bâtisseur. Mais encore faudrait-il en être un.

En choisissant d’abriter la 26ème session de l’Assemblée parlementaire ACP et la 22ème session de l’Assemblée parlementaire paritaire ACP-UE, les dirigeants togolais ont-ils eu la présence d’esprit de se poser quelques questions très simples liées à leur propre honneur ? Dans la même année et dans l’intervalle de 5 mois (entre mai et octobre), deux institutions, l’une à vocation internationale et l’autre régionale, (l’Union interparlementaire et la Cour de justice de la CEDEAO), qui n’ont d’ailleurs aucun lien avec l’ANC, et se plaçant exclusivement sur le terrain du droit, ont donné raison aux neuf députés ANC abusivement exclus le 22 novembre 2010 de l’Assemblée nationale, conformément aux habitudes du pouvoir RPT qui ont consisté à violer les textes de loi.

Après des agitations face aux avis émis en faveur de l’ANC par l’UIP, le pouvoir à travers ses hommes liges, s’est prononcé en condamnant la position de cette respectable institution regroupant des parlementaires mondiaux. A son tour, la CEDEAO donnera raison à l’ANC, abondant dans le même sens que l’UIP, allant plus loin, et sur la même base juridique que la première institution, en condamnant l’Etat togolais à payer à titre de dommages et intérêts la somme de 3 millions de francs CFA à chacun des députés, tout en reconnaissant que les députés n’ont jamais démissionné de l’Assemblée. Ce qui signifie en clair, que les 9 députés ANC doivent retourner à l’Assemblée nationale togolaise. Une lecture de texte difficile pour les autorités, notamment le garde des sceaux ministre de la justice et qui s’est livré dans une correspondance adressée aux avocats de la défense, à une interprétation que « lui seul est censé maîtriser ».

Les questions que l’honneur des dirigeants togolais devrait les amener à se poser sont les suivantes :

1°) Pourquoi avoir choisi d’abriter ces sessions, vu le contentieux opposant l’Etat à l’ANC et dans lequel l’UIP avait déjà donné raison aux requérants et que l’Etat avait refusé d’accepter ?

2°) L’UIP et la CEDEAO sont concernées par les présentes assises ; étant donné la résistance qu’oppose l’Etat à des positions identiques des deux institutions, comment pourrions-nous nous défendre, si en marge des thèmes à l’ordre du jour, le sujet était abordé ?

 3°) Comment pourrions-nous sortir la tête haute d’une éventuelle confrontation et quel argument avancer sans nous montrer ridicules ?

4°) Si les députés ANC se mobilisaient pour prendre part de force aux assises, ne serions-nous pas ridicules en déployant les forces de l’ordre pour les réprimer sous les yeux de ceux-là mêmes qui nous ont condamnés ?

5°) Le samedi étant un jour où d’habitude l’ANC marche, aurait-on des raisons de le leur interdire, encore que cela coïncide avec un sommet auquel participent des parlementaires ?

6°) Pour éviter le ridicule, n’aurait-il pas été tout au moins préférable de délocaliser la rencontre vers Kara par exemple ? Autant de questions que le Pouvoir devrait pouvoir prendre en compte.

Tout compte fait, il ne saurait y avoir meilleure occasion favorable que celle qui s’offre à Jean-Pierre Fabre et les siens du 19 au 23 novembre 2011, avec la présence de ceux-là justement qui leur ont donné raison dans le contentieux les opposant au pouvoir. Et il faut appeler cela une mauvaise opportunité pour Faure Gnassingbé et ses amis qui claironnent sur tous les toits, moderniser la justice togolaise, tout en piétinant les textes de loi et en se comportant comme dans un Etat, nous ne le répéterons jamais assez, voyou ! Comment le Pouvoir s’y prendra-t-il demain pour arriver à empêcher les députés ANC de prendre part aux assises alors qu’ils se savent plus que jamais dans la légalité.

En conclusion, il faut dire que l’Etat togolais et ceux qui prétendent le diriger, ont beau violer en interne, les droits des citoyens lambda tous les jours que Dieu fait, ils ont beau s’empêtrer dans leurs propres contradictions, ils ont beau utiliser les muscles à la place du cerveau pour gouverner au mépris même du bon sens et de la raison, ils ont beau réduire leurs concitoyens à tout ce qu’ils veulent en foulant aux pieds tous leurs droits les plus élémentaires, l’Assemblée parlementaire ACP-UE où 401 députés sont attendus offre l’occasion à leurs propres turpitudes de les rattraper.

A l’analyse, seule une délocalisation stratégique au dernier moment (mais indigne de gens qui se respectent) pourra leur éviter le ridicule, car tout porte à croire que l’ANC et ses militants sont déterminés à se faire entendre au moins deux fois pendant le séjour des hôtes au Togo. Il n’est pas vain de mentionner ici que la violation systématique des textes et des engagements volontairement pris par le pouvoir, lui a coûté il y a un peu plus d’un an, une condamnation par un tribunal arbitral (le Centre international de règlement des différends relatifs à l’investissement) à payer à Gaz de France et Suez (GDF-Suez) la somme de 40 milliards de francs à la suite d’un procès intenté contre lui après le départ de Togo-Electricité.

Comment un pays qui a délibérément fait le choix de vivre en marge de la discipline de groupe et qui n’a d’égard pour rien, ni personne, peut-il oser organiser un pareil sommet et en ce moment précis ? Nous estimons que même le désir de vouloir tromper les populations et la communauté internationale ne saurait justifier une telle audace, somme toute suicidaire. Les Togolais attendent de voir.

Alain SIMOUBA

Liberté N°1096 du vendredi 18 novembre 2011

 

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