Rapport final de la CVJR: Mission ratée, rendez-vous manqué pour Mgr Barrigah

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Après une mission de près de trois ans, la Commission Vérité, Justice et Réconciliation (CVJR) a rendu son rapport final au gouvernement togolais mardi dernier. Rien de particulier si ce n’est un document de 309 pages contenant en tout  68 recommandations. De l’avis de Mgr Nicodème Barrigah qui s’exprimait devant les journalistes lors d’une conférence de presse, ces recommandations devront permettre une vraie réconciliation entre tous les Togolais. Optimisme plutôt surprenant de la part du président d’une Commission qui, sur 523 personnes auditionnées, n’a enregistré aucun bourreau mais rien que des victimes. Et pourtant, les auteurs des actes macabres et des tueries sont connus de tous les Togolais et circulent librement. Pire, ils se permettent de narguer leurs victimes. Malgré cela, on parle d’une mission réussie pour la CVJR. Abomination.

La cérémonie se voulait grandiose mardi dernier. Elle s’est déroulée dans la salle des fêtes de la nouvelle présidence, lieu même où, il y a près de trois ans, le chef de l’Etat installait « solennellement » la CVJR.  Elle avait enregistré la participation du président de la République, de tous les membres du gouvernement, des députés à l’Assemblée nationale, de l’ensemble du corps diplomatique accrédité au Togo, des chefs traditionnels, des religieux et même d’invités venus de l’étranger notamment le président de la Commission « Dialogue Vérité et Réconciliation » de la Côte d’Ivoire,  Charles Konan Banny.

Des discours aussi pompeux les uns que les autres, il y en a eu. Des applaudissements et du rire aussi. Bien évidemment, le chef de l’Etat et l’ensemble du gouvernement avaient des raisons de se réjouir. La Commission Barrigah est enfin arrivé au terme de sa mission. De quoi contribuer à leur sauver la face et à polir un peu leur image très écorchée par le tripotage, il y a quelques semaines, du rapport de la Commission nationale des droits de l’homme (CNDH).  « Pour la CVJR, le temps du bilan est arrivé. En prenant la parole devant vous ce matin, j’ai beaucoup de mal à retenir mon émotion, celle d’être parvenu avec mes collègues au bout de notre mandat (…) Permettez, à présent, que je me tourne vers mes collègues, les commissaires, et toute l’équipe technique qui a porté avec moi le poids de cette exaltante mission pour leur rappeler cette pensée d’Albert 1er, roi des Belges : ‘’La première récompense du devoir accompli, c’est de l’avoir fait’’. Mesdames et messieurs les commissaires à la CVJR, rien ne pouvait garantir que nous serions arrivés à la fin de notre mission, tant les difficultés étaient nombreuses. Le seul fait de remettre notre rapport en ce jour, est pour moi un indicateur du travail abattu et un indice du succès que nous partageons », a affirmé, visiblement soulagé et avec une grande satisfaction, Mgr Nicodème Barrigah. Un soulagement qui étonne plus d’un Togolais qui se posent bien de questions sur ce qui réjouit tant l’évêque d’Atakpamé et ses collègues.

CVJR : échec cuisant

A moins de se voiler la face, il est clair que la Commission Barrigah a échoué dans sa mission. S’il est peut être vrai, comme l’affirme l’évêque d’Atakpamé, que « la première récompense du devoir accompli, c’est de l’avoir fait », il est tout aussi vérifié que le premier motif de satisfaction après un travail accompli réside dans les résultats qu’il a produits. C’est en cela que les Togolais en général et les familles des victimes des violences en particulier ne partagent pas la joie débordante qui anime le président de la CVJR et ses collègues. Une chose tout à fait normale dans la mesure où les deux parties sont loin d’analyser la situation de la même manière.

Si Mgr Barrigah considère le seul fait de remettre le rapport de sa Commission comme un indicateur du travail abattu et un indice de succès, les Togolais, pour leur part, ne mesurent le travail de la CVJR qu’à travers les résultats qu’il a produits. Et pour le moment, ils n’en voient aucun. Pire, nombreux sont ceux d’entre eux qui estiment que les soi disant efforts déployés par la CVJR ont été un coup d’épée dans l’eau. Car, au finish, la « réconciliation sincère » tant attendue n’aura pas lieu. Sans nul doute que certains ne seront pas de leur avis. Mais, certains faits récents tendent à leur donner raison.

A son installation en 2009, il a été assigné à la CVJR la mission d’une part d’effectuer un travail de diagnostic sur les causes de la division des Togolais pour proposer des mesures susceptibles de l’éradiquer et d’autre part d’identifier les victimes des violences afin d’élaborer en leur faveur un programme de réparation. La CVJR devait également rechercher les auteurs présumés de ces violences pour formuler à leur sujet des recommandations au gouvernement. De l’avis de certains analystes, c’est surtout sur ce dernier point que cette Commission a connu son plus cuisant échec. Certes, la période couverte par sa mission va de 1958 à 2005. Mais, sans chercher à nous transporter dans un passé lointain, focalisons-nous plutôt sur les violences postélectorales de 2005 qui sont les plus récentes et qui restent encore gravées dans la mémoire des Togolais.

En effet, cette année là, l’avènement de Faure Gnassingbé au pouvoir à la suite d’élections très  frauduleuses et les contestations qui s’en sont suivies ont engendré les pires violences que le Togo n’ait jamais connues. Ceci, à cause de la folie meurtrière des tenants du pouvoir notamment de l’armée qui n’a pas hésité à recourir aux méthodes les plus cruelles pour imposer Gnassingbé fils aux Togolais. Répression systématique des manifestations de l’opposition, massacres, exécutions sommaires, les exactions ont été légions aussi bien dans la capitale qu’à l’intérieur du pays. Bilan, 500 à 1.000 morts.

Les audiences de la CVJR avaient suscité un peu d’espoir chez les familles des victimes qui attendaient non seulement d’en savoir un peu plus sur les circonstances de la disparition de leurs proches, mais aussi de voir les auteurs de ces actes reconnaitre leurs fautes et demander pardon. Mais, grande fut leur déception. Et pour cause, la plupart des présumés auteurs ont refusé d’être auditionné. Les quelques uns qui ont accepté de se prêter à cet exercice se sont plutôt contentés de narguer, mieux, de menacer les victimes et leurs familles. C’est le cas du « tout puissant » Major Kouloum. Nul n’ignore que ce monsieur, à qui certains ont donné le nom de « boucher d’Atakpamé », a été le cerveau de la répression meurtrière qu’a connu cette ville en 2005. Pourtant, comme pour se moquer de ceux qu’il a offensé, il s’est plutôt présenté devant la CVJR comme une victime allant jusqu’à demander des réparations pour de prétendus préjudices qu’il aurait subis. Etonnant n’est-ce pas ?

En somme, au lieu d’être une tribune de vérité, la phase des audiences de la CVJR, qui constitue une étape importante du processus, a plutôt été un moment où se sont succédés mensonges, contre-vérités et accusations fantaisistes. C’est ce qui, probablement, explique le fait que sur les 523 personnes auditionnées au cours de ces audiences, aucune n’a reconnu avoir offensé son prochain. Il n’y a donc eu que des victimes, pas de bourreaux. De quoi donner raison à ceux qui pensent que la CVJR a totalement échoué dans sa mission. « Si, sur des événements aussi importants que ceux de 2005, cette commission n’est pas arrivé à soutirer ne serait-ce qu’un petit regret chez les présumés auteurs, je ne sais par quelle magie elle arrivera à réconcilier les Togolais aussi volumineux que soit son rapport et aussi nombreuses que soient ses recommandations », fait remarquer un professeur d’Histoire à l’Université de Lomé. Et d’ajouter que si la réconciliation a été possible dans un pays  comme l’Afrique du Sud, c’est parce que les offenseurs ont reconnu leurs erreurs et ont demandé  pardon aux offensés.  « À l’heure du bilan, je dois reconnaitre que la participation marginale des auteurs présumés reste l’une des faiblesses les plus regrettables de notre mission ; et à ce sujet, je partage les déceptions de nombreux Togolais qui auraient voulu entendre des mots de contrition de la part de ceux qui ont cédé à leurs passions ainsi que l’assurance du pardon sur les lèvres de ceux qui ont souffert dans leur âme et dans leur chair », déclarait Mgr Nicodème Barrigah mardi dernier dans son discours prononcé lors de la remise du rapport au chef de l’Etat. Ces propos se passent de commentaires et sont la preuve que le président de la CVJR reconnaît indirectement l’échec de leur mission.

Une réputation écorchée

« Monseigneur Nicodème Barrigah est un homme respectable. Il n’aurait pas dû s’embarquer dans cette aventure sachant que cela n’aboutira à rien », disait un auditeur sur une radio de la place au cours d’une émission interactive la semaine dernière. « Il aurait pu démissionner à un moment mais il a poursuivi sa mission. Voilà qu’enfin de compte ça n’a abouti à aucun résultat. Maintenant, c’est sa réputation qui a été salie », indique un autre. Et à un troisième d’ajouter qu’au Togo, nous avons l’habitude de nous voiler la face. Sinon, poursuit-il, Nicodème Barrigah aurait pu  dire au chef de l’Etat, surtout après l’échec des audiences, que la réconciliation ne peut être possible. Mais il a préféré faire de l’à peu près. De l’avis de cet auditeur, le soulagement remarqué chez le prélat s’explique beaucoup plus par son empressement à se débarrasser de cette lourde charge que par un quelconque motif de satisfaction.

Nicodème Barrigah est pourtant venu de loin. Né en 1963 au Burkina Faso, il est titulaire d’une Licence en Théologie à l’Icao en Côte d’Ivoire, d’une Licence en exégèse au Biblicum de Rome en Italie et d’un doctorat en Droit canonique. En 2008, il est ordonné évêque d’Atakpamé au  Togo après avoir servi dans d’autres parties du monde notamment  en Amérique du Sud. Au mois de mai 2009, il accepte de prendre la tête de la CVJR, sur proposition de son archevêché. Rien qu’à voir son profil, on sait que le président de la CVJR fait partie des prêtres les plus compétents du corps ecclésiastique. Mais avec cette mission ratée à la tête de la CVJR, sans nul doute que sa réputation risque d’être sérieusement écorchée auprès des Togolais. Idem pour ses collègues dont certains Togolais disent qu’ils ont profité des perdiems de la CVJR pour se faire un peu de fric et prendre pour la plupart du poids, exagérément.

Faure Gnassingbé, Pardon….

Le chef de l’Etat a, mardi dernier, posé un acte « courageux ». C’est du moins la qualification qu’on donne du côté du gouvernement au pardon qu’il a demandé aux victimes des violences. « À toutes les victimes et à tous ceux qui ont souffert de ces violences aveugles qui leur ont causé tant de torts et de blessures, je voudrais sincèrement leur dire pardon au nom de l’État togolais, en mon nom personnel et au nom des chefs d’État qui ont eu à présider aux destinées de notre pays », a-t-il déclaré lors de la cérémonie marquant la remise du rapport de la CVJR. Un véritable acte de contrition ou une comédie de plus pour distraire les Togolais ? Seul Faure Gnassingbé peut donner une réponse à cette interrogation puisque personne n’est en mesure de sonder les tréfonds de son cœur pour savoir si son pardon est sincère ou pas.

Toutefois, qu’il soit sincère ou pas, ce pardon ne peut être demandé au nom de l’Etat ou du peuple togolais. Ayant été la personne pour le compte de qui les tueries de 2005 ont été commises, la logique voudrait que le chef de l’Etat demande pardon au peuple togolais, mais seulement en son nom personnel.

Par ailleurs, à quoi servent les regrets du fils d’Eyadéma si les auteurs des massacres de 2005 sont en liberté, circulent librement au vu et au su de leurs victimes et mieux travaillent toujours dans son entourage ? A quoi sert son pardon s’il n’est pas en mesure de demander à ceux qui ont tué pour lui de dire ne serait-ce qu’une part de vérité devant la CVJR afin que les cœurs soient apaisés ? Quel effet Faure Gnassingbé voudrait-il que son acte de contrition fasse si des flous persistent toujours autour du sort réservé aux tortionnaires de l’Agence nationale de renseignements (ANR) ? Voilà autant d’interrogations qui méritent de faire réfléchir le président de la République afin qu’il se rende compte qu’aucun pardon n’est possible sans certains préalables.

Comme l’a si bien souligné Mgr Nicodème Barrigah, il est vrai qu’aucune Commission ne ressemble à une autre et que c’est à chaque peuple, en fonction de son passé douloureux, de sa capacité à assumer ses faiblesses, de sa grandeur d’âme, de ses contingences historiques, qu’il revient d’élaborer sa propre stratégie pour tourner définitivement la page. Mais au même moment, le pardon requiert certaines conditions. Dans le cas particulier du Togo, aucune réconciliation ne sera possible si les auteurs des tueries et des violences ne reconnaissent pas leurs erreurs. C’est justement la raison pour laquelle la mission de la CVJR n’a été que de l’argent jeté par la fenêtre.

Par ailleurs, le pouvoir doit savoir que l’organisation d’élections réellement libres et transparentes peut aussi être le gage d’une véritable réconciliation. Voilà pourquoi il a intérêt à ce que les prochains scrutins ne ressemblent ni à celui de 2005, ni à celui de 2010. Sinon, les violences vont se poursuivre, les frustrations vont persister et la réconciliation entre les Togolais deviendra de plus en plus un mirage.

Rodolph TOMEGAH

Interdépendant Express N°206

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