Privilèges accordés au Chef de file de l’opposition: Braquer les « bergers allemands » de l’opposition et l’opinion contre Fabre

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Privilèges accordés au Chef de file de l’opposition

 

Un « cadeau empoisonné » de Faure Gnassingbé à Jean-Pierre Fabre

. Le plan obscur du pouvoir, la violation de la loi portant statut de l’opposition

Alors que le commun des Togolais attendait du  Conseil des ministres délocalisé à Kara le lundi 25 janvier dernier, des annonces fortes sur le bras de fer entre les transitaires non agréés et l’Office togolais des recettes (Otr) ou encore la grogne des étudiants, Faure Gnassingbé a cru devoir accorder des privilèges au Chef de file de l’opposition. Si ce n’est qu’un décret d’application d’une loi votée par l’Assemblée nationale depuis plus de deux ans, tout bien pesé, il s’agit d’un « cadeau » empoisonné fait à Jean-Pierre Fabre. Loin d’être fortuit, ce geste répond à un double plan obscur du pouvoir. Et il viole allégrement la loi portant statut de l’opposition.

Du décret d’application pris en Conseil des ministres

C’était le troisième décret pris par le Conseil des ministres tenu à Kara, sous la conduite présumée de Faure Gnassingbé himself –c’est ce que le communiqué final dit, le citoyen n’a vu aucune image de la réunion– et qui a adopté (03) trois décrets, écouté (2) deux communications et un (01) divers.

« Le présent décret détermine les avantages et privilèges du chef de file de l’opposition pour la durée de la législature. Il a rang de président d’institution, conformément aux règles de protocole d’Etat et dispose des avantages pécuniaires et matériels. Au titre de ses obligations, le chef de file de l’opposition doit veiller, entre autres, à préserver l’intérêt supérieur de la nation dans le cadre de ses activités et de celle de l’opposition en général, à se conformer au devoir citoyen et républicain et participer aux manifestations publiques officielles auxquelles il est invité », telle est sa substance.

Faut-il le rappeler, ce n’est juste qu’un décret d’application de la loi N°2013-015 portant statut de l’opposition votée par les députés à l’Assemblée nationale le 13 juin 2013.

Un cadeau empoisonné, le plan obscur du pouvoir

Cet acte pris par le Conseil des ministres ne devrait a priori susciter aucune polémique. D’autant plus que le Chef de file de l’opposition est une habitude démocratique et a rang d’Institution de la République. Cela existe dans bien de pays, même africains. Le cas le plus proche de nous est celui du Burkina Faso,  avec un certain Zéphyrin Diabré qui dispose d’un bureau bien équipé, a un personnel à sa disposition, un véhicule de fonction, un traitement mensuel et bien d’autres avantages, aux frais de l’Etat. C’est dire que ce n’est nullement une invention togolaise, encore moins une faveur négociée et accordée par Faure Gnassingbé à Jean-Pierre Fabre. Mais le Togo étant le Togo, cette décision fait le buzz ; et c’est le bénéficiaire de ce décret qui est la cible de toutes les médisances.

Au-delà de certaines réactions qui frisent la jalousie et l’amateurisme dans l’appréhension de cette question, il faut tout de même souligner qu’il y a un piège glissé dans ce décret d’application, notamment au niveau des obligations, lorsqu’il dispose : « Au titre de ses obligations, le chef de file de l’opposition doit veiller, entre autres, à préserver l’intérêt supérieur de la nation dans le cadre de ses activités et de celle de l’opposition en général, à se conformer au devoir citoyen et républicain et participer aux manifestations publiques officielles auxquelles il est invité ». Parlant de manifestations publiques officielles, on peut imaginer ce que le pouvoir entend par ce vocable : célébration du 27 avril, anniversaire de la mort d’Eyadéma les 5 février, fête de la « libération économique » les 24 janvier, cérémonie de présentation de vœux à Faure Gnassingbé, entre autres. Si sa présence à la fête de l’indépendance du Togo ne devrait pas poser de problème, on imagine mal Jean-Pierre Fabre aller faire allégeance au Prince en fin d’année au nom d’une certaine présentation de vœux, assister aux cérémonies folkloriques en mémoire d’Eyadéma les 24 janvier et 5 février, etc.

Que va-t-il alors advenir lorsqu’il boycottera les invitations ? Le pouvoir va-t-il lui retirer ses avantages et son statut ? Voilà les questions qu’il urge de se poser. « Nous avons affaire à un Etat qui use des méthodes de voyou. J’imagine que Fabre viendra à une manifestation où on le fera asseoir à côté de Faure, ou bien un poster géant de ce dernier derrière, avec ce commentaire : « Avec lui, je me sens Faure »…Les commentaires des médias d’Etat et des médias privés à la solde du pouvoir lui enlèveront tout goût de participer à nouveau », pressent un observateur avisé, qui redoute un « cadeau empoisonné » destiné à « l’humilier à termes ». Ces appréhensions sont confirmées par des indiscrétions qui présentent la concession de ces privilèges comme faisant partie d’un plan secret concocté dans les officines du pouvoir, un « attrape-nigaud pour gruger Fabre », ou du moins éprouver sa résistance. D’aucuns diront « waitons and seeons ».

Braquer les « bergers allemands » de l’opposition et l’opinion contre Fabre

C’est l’autre objectif de ce plan obscur sus-évoqué qui est en fait un coup double. Il s’agit aussi de sonner (sic) les « bergers allemands » de l’opposition, ces leaders de parti jaloux des acquis de Jean-Pierre Fabre qu’ils détestaient déjà à mourir et qui n’hésitent pas à monter au créneau pour médire de lui au moindre fait et geste. Même son silence lui attire la foudre de ses camarades de l’opposition. Les critères inscrits dans la loi portant statut de l’opposition pour définir le Chef de file de l’opposition avaient suscité le courroux des loosers génétiques et beaucoup d’entre eux gerbaient déjà et lui contestaient ce titre, comme s’il se l’est attribué soi-même, lui reprochant de ne pas être rassembleur et inventant d’autres critères pour mériter ce titre honorifique. C’est à croire qu’on n’a pas affaire à des intellectuels !

Déjà depuis l’annonce ce lundi de la concession des avantages et privilèges à Jean-Pierre Fabre, c’est un branle-bas de combat qui est noté dans les rangs de ces « opposants de l’opposition ». Sont particulièrement actifs sur les réseaux sociaux l’un de ces loosers, l’opposant certifié ISO 22 000 qui se peint comme le plus intelligent du Togo – suivez nos regards -  et son Fifion Ribanna… Ce type dit qu’il enlèverait de la loi du 13 juin 2013 cette disposition concernant le Chef de file de l’opposition s’il en avait le pouvoir. Pour eux, Jean-Pierre Fabre doit quitter l’Assemblée nationale parce qu’avec le titre de Chef de file de l’opposition, il est devenu une institution lui-même et ne doit plus y siéger. Le juriste et collaborateur de Faure Gnassingbé, Christian Trimua a beau le leur expliquer ; ils sont bouchés. On râle à nouveau que c’est Zeus Ajavon qui doit être Chef de file de l’opposition, en méconnaissance de l’article 24, alinéa 1er qui stipule : « Le chef de file de l’opposition est le premier responsable du parti politique appartenant à l’opposition au sens de l’article 2 ci- dessus, ayant le plus grand nombre de députes à l’Assemblée nationale ».

Pour mieux comprendre ce plan obscur, il faut considérer aussi le timing du décret qui est bien choisi par le pouvoir. Alors que Jean-Pierre Fabre a écrit à Faure Gnassingbé le 13 janvier 2016, pour réclamer la mise en œuvre des réformes constitutionnelles et institutionnelles de l’Accord politique global (Apg) et l’organisation des élections locales, des causes légitimes et partagées par tous, son interlocuteur a cru devoir lui concéder ses avantages de Chef de file de l’opposition, comme si c’est ce qu’il cherchait. Une façon de lui faire un « tais-toi ». « C’est comparable à un bébé qui crie et veut prendre le portable de sa maman ; et pour le calmer, elle lui donne les seins, il commence à téter et se calme», glose un compatriote. Ce geste de Faure Gnassingbé fait déjà jaser au sein de l’opinion publique d’ailleurs instrumentalisée par les opposants jaloux des acquis de Fabre et les « vuvuzélas » du pouvoir. Certains citoyens n’hésitent pas à comparer ce décret à l’accord Rpt-Ufc signé le 26 mai 2010 et par lequel le pouvoir a apprivoisé Gilchrist Olympio. Tout mutisme de Jean-Pierre Fabre sur ces questions essentielles ne fera qu’apporter de l’eau à leur moulin.

Violation de la loi portant statut de l’opposition

Le commun des citoyens ne regarde que les privilèges accordés au Chef de file de l’opposition. Mais certaines dispositions de ce décret pris violent allégrement la loi N°2013-015 du 13 juin 2013 portant statut de l’opposition. A en croire un juriste, un décret d’application n’est juste qu’un décret qui précise les modalités d’application d’une loi et doit lui être fidèle ; mais celui pris le 25 janvier dernier est allé au-delà.

L’interlocuteur fait observer que la loi en question ne demande que deux choses à Faure Gnassingbé : la promulguer comme le lui requiert l’article 67 de la Constitution togolaise, puis faire prendre le décret d’application par le Conseil des ministres censé fixer, conformément à l’article 25 de cette loi, les « droits spécifiques » du Chef de file de l’opposition. Mais le Conseil des ministres a outrepassé ces prérogatives et travesti la loi en parlant d’obligations du Chef de file de l’opposition dont celle de participer aux manifestations publiques auxquelles il sera invité. Et pourtant nulle part dans la loi N°2013-015 du 13 juin 2013 votée par les députés, il n’est fait mention d’obligations pour le Chef de file de l’opposition. Tout cela ne fait que renforcer l’idée qui se cache derrière ces nouveautés insérées dans ce décret d’application et sa prise même. En tout cas l’intéressé ne fait pas une fixation sur ce décret et compte plutôt l’utiliser à bon escient…

 

Tino Kossi

Liberté N°2120 du 28 janvier 2016

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