Poussée de mécontentements au Togo

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Le prix de l’irréalisme, du laxisme et de l’impertinence du gouvernement de Houngbo

 

Longtemps mis à l’abri par l’outrecuidante politisation des syndicats de travailleurs, d’étudiants ainsi que la psychose de terreur qui hante les populations, le pouvoir RPT, de père en fils, se montre bien incapable d’opérer les mutations dynamiques nécessaires afin de s’adapter au nouveau contexte. Son habituel laxisme devant les attentes des travailleurs, des étudiants et autres semble lui porter de grands préjudices cette fois-ci et l’on peut dire, après les violentes manifestations étudiantes à Kara, que le mauvais vent a changé de direction et de vitesse.

Une poussée inquiétante

Jusqu’à vendredi, le Togo des Gnassingbé est le théâtre de manifestations que personne ne pourrait imaginer un mois ou deux mois plus tôt. De Sokodé à Lomé, des élèves et écoliers sont sortis dans les rues pour manifester leur mécontentement. C’est seulement dans la décennie 1990 qu’on a peut-être vu pareille chose dans la capitale. Dans les deux cas, les manifestants disent sans détour qu’ils veulent apporter leur soutien aux enseignants dont la grève de 48 heures deux semaines plus tôt leur cause des désagréments. Le fait est que, par respect pour le mot d’ordre qui avait appelé à la grève, des enseignants des lycées de l’ouest de Lomé et de Sokodé ont informé les élèves que les leçons en cours et qui devaient passer durant ces 48 heures sont considérés comme faits. Naturellement, ce sont les élèves qui paient les frais directs de cette grève due à la non satisfaction des revendications des enseignants. Leur mouvement d’humeur trouve là sa justification et sa raison d’être.

Avant les élèves, les étudiants de l’université de Lomé ont fait monter le mercure. Raison : le décret fixant les nouvelles conditions d’attribution des bourses et aides pour les étudiants. Sans ménagements, les étudiants se sont mobilisés contre le décret. Une assemblée générale qui devait avoir lieu sur le campus principal le jeudi 8 décembre après 72 heures de grève a été empêchée, les entrées audit campus ont été bouclées par les forces de sécurité. Conséquence : une pluie de gaz lacrymogènes et de cailloux a arrosé les quartiers riverains de l’université. Le bilan est connu : des étudiants ont vu leurs doigts déchiquetés, beaucoup d’autres ont été blessés.

A Kara, dans la foulée, c’est le paroxysme des violences étudiantes. Au même motif de demander la modification du décret, les étudiants de l’université de Kara ont créé l’événement et la sensation en faisant en l’espace d’une journée ce qu’ils n’ont jamais fait en plus d’une demi dizaine d’années. Un préfet séquestré, une voiture de police confisquée, des maisons privées  dégradées, la direction des impôts, celle de l’agence nationale de sécurité alimentaire sans oublier les bâtiments de l’administration universitaire. Ce fut un excès de violences mémorable et inquiétant par sa soudaineté et son intensité.

Le prix du laxisme

Pour des raisons que rien ne saurait expliquer, le gouvernement de Faure Gnassingbé a laissé pourrir la situation dans les universités. Tout en sachant que le feu couvait depuis des années, tout en n’ignorant pas que la misère ambiante dans le pays n’épargne pas les parents des étudiants et les étudiants eux-mêmes, il n’a jamais imaginé que des conditions d’attribution qui disqualifient un grand nombre d’étudiants pourraient générer des troubles et des mouvements d’humeur. Non seulement ce gouvernement n’a pas vu venir le danger mais encore et surtout il ne semble pas encore avoir pris la mesure du péril.

C’est ainsi que de l’avis de plusieurs observateurs, le gouvernement du système RPT doit avoir une approche bien différente et curieuse des problèmes étudiants pour oser montrer autant de suffisance et de désinvolture vis-à-vis du mouvement en cours. La vérité est que, peut-être qu’il se croit invulnérable à tout mouvement pour avoir miné le terrain par l’entretien de mouvements étudiants partisans et trouble-fête, le gouvernement du duo Houngbo-Gnassingbé campe sur sa position et renvoie les étudiants à leur triste sort. Pour bien d’observateurs, c’est absolument surréaliste.

Situation identique en ce qui concerne la grève des enseignants. De l’avis de plusieurs sources proches du dossier, ce que la plateforme revendicative des enseignants contient n’est  pas du tout nouveau. Le gouvernement connaîtrait très bien le problème mais il n’a jamais daigné le résoudre ni y apporter des réponses viables. Certaines sources évoquent la mauvaise volonté et l’habitude des flatteries et des promesses sans date. « On ne sait plus vraiment ce que dire au gouvernement au sujet des revendications des enseignants. A plusieurs reprises, les syndicats ont discuté avec lui et les pistes de solution mille fois tracées. Mais à chaque fois, le gouvernement choisit de tourner les enseignants en bourrique. De notre côté, on a conclu simplement que la volonté n’existe pas d’améliorer les conditions de vie et de travail des enseignants » a confié une source proche d’une des centrales syndicales qui discutent avec le gouvernement sur le dossier des revendications enseignantes.

A l’évidence, la volonté n’existe pas de se pencher efficacement sur les problèmes des différents groupes sociaux. En lieu et place d’une approche opérative et efficace, le gouvernement du RPT a choisi la fuite en avant, les promesses jamais tenues, la suffisance et la menace de représailles, dans le cas des étudiants. On ne comprend donc pas par exemple que pour tenter de convaincre les enseignants de surseoir à la grève de 48 heures annoncée pour la rentrée du 3 octobre dernier, ce gouvernement a promis de régler les problèmes en deux semaines et que 3 mois après, il dise aux enseignants qu’il ne peut que leur donner 10% d’augmentation de salaire. En choisissant de se comporter ainsi, le gouvernement comptait sur ses béquilles dans le monde enseignant, notamment les centrales et syndicats dont on dit au sein des enseignants qu’ils sont les premiers malheurs.

Mais mal lui en a pris car, selon les informations recueillies auprès de la centrale qui a appelé à la grève de 48 heures récemment, malgré les menaces et intimidations exercées sur les enseignants par les proviseurs et directeurs de collèges, le plus souvent tous membres des « syndicats-maison », le mot d’ordre a été suivi à plus de 80%. De même, bien que la nouvelle actuellement en cours n’ait pas été avalisée par le bureau directeur de la centrale USET, le mouvement serait encore très suivi dans les régions Centrale, Kara et Savanes. C’est une preuve, affirme-t-on au sein des enseignants, que le jeu du gouvernement est désormais bien compris et que l’ère des promesses lénifiantes est révolue.

Changer de méthode et de fusil d’épaule

Les derniers développements des mouvements d’humeur montrent à suffisance que la méthode des intimidations et des promesses fantaisistes ne fonctionne plus. Ils révèlent également que le gouvernement est incapable de s’adapter aux mutations sociales. Sans doute aveuglé par sa longue expérience d’étouffement et de verrouillage du front social, le gouvernement togolais n’a pas su que les armes d’hier pourraient se montrer infertiles et inopérantes. Pour cela, il a encore affiché la désinvolture à l’égard des sollicitations des enseignants jusqu’à ce que les manifestations de lycéens et d’élèves ne l’amènent à essayer de corriger le tir. A la différence des précédents conseils de ministres où les communiqués finaux ne faisaient pas allusion aux mouvements des enseignants, celui du mercredi 14 décembre a abordé la question. Pour plusieurs personnes, c’est la montée de la tension qui a finalement décidé ce gouvernement à envoyer un signal vers les enseignants. Mais le communiqué n’est pas allé plus loin que les promesses et les déclarations d’intentions. Les enseignants se contenteront-ils de ces déclarations d’intentions ?

En faisant le tour de la question, on se rend à l’évidence que le gouvernement a l’obligation de rompre avec la vilaine et mauvaise habitude de prendre les travailleurs de haut. Il a intérêt à cesser de vouloir étouffer les revendications par les menaces, intimidations ou manipulations. Puisque, dans le cas des étudiants aussi bien que des enseignants, le problème n’est pas nouveau et c’est parce qu’on n’a jamais voulu y apporter la solution adéquate et pérenne qu’on est rattrapé à présent de fort malheureuse et inquiétante manière. Faure Gnassingbé et Gilbert Fossoun Houngbo réussiront-ils à tirer la bonne leçon de cette fin d’année mouvementée ? Pour eux, cela semble un impératif car on peut imaginer que les étudiants aussi bien que les enseignants ne vont pas baisser la garde sans raison.

Nima Zara

Le Correcteur N°3190 du lundi 19 décembre 2011

 

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