Les manquements qui confirment l’influence des proches de Faure sur le Rapport final de la CVJR

FacebookTwitterGoogle+

 

Désinvolture et hypocrisie sur la crise togolaise

 

La CVJR a fait ce qu’elle pouvait certes. Mais elle n’a pas réussi à faire éclater la vérité sans laquelle aucune réconciliation n’est possible. Faure Gnassingbé à qui les massacres de 2005 ont profité n’a rien dit de sa part de responsabilité dans ce carnage sans précédent dans l’histoire du Togo. Il s’érige plutôt en donneur de leçon et tente de verser des larmes de crocodile en s’inscrivant dans la logique du “tout le monde est coupable” comme pour se moquer des victimes.

Mais hormis l’entorse qui a été faite à la manifestation de la Vérité, les travaux de la CVJR ont été influencés par la farouche résistance des anges gardiens de Faure au sein de cette Commission et dont la nomination avait été décriée. Les conclusions auxquelles est parvenue la Commission ne sont pas extraordinaires. Elles indiquent plutôt que le problème fondamental auquel sont reliés tous les autres maux secondaires dénoncés dans des rapports antérieurs et repris par la CVJR est bien entendu celui de l’alternance politique au sommet de l’Etat. Pour cette raison, la Commission devrait se prononcer sur cette question sans équivoque mais elle s’est laissée aller à la désinvolture en pliant sous la dictée de ses membres en mission commandée.

La CVJR recommande (Rec 5) le retour à la l’article 59 de la constitution de 14 octobre 1992 ” le président de la République est élu au suffrage universel pour un mandat de cinq ans, renouvelable une seule fois”. Mais le hic c’est que la CVJR a gommé le terme “direct” qui  vient juste après le mot “universel” de même qu’elle a fait le black out sur le deuxième phrase du même article qui stipule qu’”en aucun cas nul ne peut exercer plus de deux mandats.”

Cette omission qui cache un dessein inavoué, confirme l’opinion qui circule dans son entourage et selon laquelle Faure Gnassingbé veut faire passer par perte et profit ses deux mandats passés et passer vingt ans au pouvoir contre vents et marées avant d’envisager les voies et moyens d’un nouveau forcing pour s’éterniser. Mais une chose est sure, c’est que personne ne peut ôter de la tête des Togolais le fait qu’en 2015 Faure Gnassingbé aura bouclé deux mandats de cinq ans.

Preuve que la CVJR a traité la question fondamentale de la crise togolaise avec une légèreté déconcertante, elle recommande (Rec 6) que ” les modes de scrutin seront choisis de manière, d’une part à toujours garantir l’élection du chef de l’Etat à la majorité absolue des votants. D’autre part, à assurer une représentation fidèle de toutes les sensibilités politiques au parlement et dans les assemblées locales. ” Ici aussi, l’article 60 de la Constitution de 1992 a été délesté de son  alinéa premier qui stipule que “l’élection du Présidnt de la Républiqe a lieu au scrutin uninominal majoritaire à deux tours”. De plus, la CVJR installe le dilatoire en remplaçant “suffrages exprimés” par “votants”. De quels votants s’agit-il ?

Sauf à vouloir s’installer dans l’hypocrisie en jouant à la politique de l’autruche, comment peut-on élire un président à la majorité absolue des votants si ce n’est sur la base d’un mode de scrutin à deux tours? Alors si on maintient l’élection à un tour, au cas où un candidat n’obtiendrait pas la majorité absolue, on fait quoi ? Le problème au Togo c’est qu’on n’ose pas appelé un chat un chat, on se voile la figure pour refuser de regarder les choses en face. Il n’y a que le scrutin uninominal à deux tours qui puisse cadrer avec le mode décrit plus haut. En ne le disant pas clairement, la CVJR laisse la porte ouverte à de vaines polémiques offrant l’occasion au pouvoir de rejeter sa proposition sous entendue en se cramponnant à un autre mode de scrutin loufoque que pourrait proposer le RPT pour créer un blocage de manière à maintenir le mode de scrutin à un tour.

S’agissant des élections législatives, c’est justement pour favoriser la représentation de toutes les sensibilités politiques au niveau du parlement que le scrutin proportionnel de liste avec la plus forte moyenne a été recommandé lors des discussions à Ouaga. Bien que tous les experts reconnaissent que ce mode de scrutin favorise la représentation au parlement de plusieurs formations politiques, comme le Togo est un pays atypique et anormal, seulement trois partis s’étaient partagés le nombre d’élus au parlement en 2007. Alors quel autre mode de scrutin faut-il (en dehors de celui-là) peut favoriser la représentation de toutes les sensibilités politiques et que la CVJR n’a pas le courage de nommer ? La CVJR qui devrait donc user d’un langage sans équivoque, s’enferme donc dans des formules,  des considérations et des non-dits qui prêtent plutôt à polémique, déblayant ainsi le terrain au rejet des réformes par le pouvoir en place.

Lors de la conférence de presse tenue aussitôt après la remise du rapport au chef de l’Etat, Monseigneur Barrigah a laissé entendre que la peur des lendemains serait la cause de la réticence des tenants de l’ordre ancien à favoriser l’alternance. En réalité, il s’agit là d’un alibi qu’invoquent ceux qui s’accaparent de l’appareil d’Etat qu’ils considèrent comme une propriété privée à léguer à leurs progénitures. La preuve est faite que les Togolais pardonnent facilement à ceux qui les ont offensé. A condition que ceux-ci acceptent de faire amende honorable. S’ils étaient si rancuniers, ils n’allaient pas accueillir à bras ouverts les anciens barons ou anciens collaborateurs et tortionnaires de Gnassingbé père en se montrant sympathiques à leur égard. Le Général Tidjani, le Colonel Biténiwé, Dahuku Péré Agbéyomé Kodjo François Boko et d’autres encore peuvent témoigner. Si les adversaires du système RPT étaient si revanchards, ils n’allaient pas non plus se montrer  sensibles à l’égard de Kpatcha Gnassingbé en s’élevant contre le sort qui lui est réservé par son demi-frère.

Personne n’exige que ceux qui ont volé, pillé et torturé, passent à la guillotine ou remboursent tout ce qu’ils ont amassé sur le dos du peuple. Ce qu’on attend d’eux, c’est qu’ils aient au moins pitié des générations qu’ils sont en train de sacrifier par leur entêtement et qu’ils libèrent tranquillement l’appareil d’Etat pour se reposer et jouir des fortunes colossales qu’ils ont amassées pour laisser les Togolais reconstruire leur avenir. Le progrès et la réconciliation  ne sont pas possibles au Togo sans une alternance au pouvoir, et il faut des réformes institutionnelles pour régler le mal togolais qui réside dans la domestication du pouvoir par les mêmes individus et leurs progénitures au détriment de la majorité des Togolais qui voient l’espoir s’envoler.

On a beau écrire de meilleurs textes, importer des génies pour pondre des rapports, on aboutira aux mêmes résultats repris par la CVJR et qui seront ensuite enfouis dans un placard. Le Togo continuera sa descente aux enfers tant que les mêmes personnes se maintiendront au pouvoir. La seule façon pour Faure Gnassingbé de sortir par la grande porte et se faire pardonner pour les crimes commis sous le règne de son père et sous lui-même depuis 2005, c’est de ne pas se représenter en 2015.  S’il s’entête, un beau matin il connaîtra un sort peu enviable.

LR

Le Regard N° 778 du 11 avril 2012

Autres articles pouvant également vous intéresser: