Les foyers de tension en lien avec la chefferie traditionnelle se multiplient au Togo

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Liberte

Chefferie conflictuelle dans le canton de Pagouda

La part de responsabilité de Faure Gnassingbé et ses ministres

Sept personnes toujours en détention à la prison civile de Kara

 

Le jeudi 13 2017, une manifestation pacifique des populations de Pagouda, chef-lieu de la préfecture de la Binah, a été violemment réprimée. Le bilan faisait état de quatre blessés graves par balles et sept (7) arrestations. Ces personnes arrêtées ont été envoyées en détention après plus d’une journée de garde à vue dans les locaux de la Brigade territoriale de Pagouda. Predjao Maani, Agnigoma Gaston, Kagnama Limaziè, Pitadou Akonatou, Bikakizim Piham, Gnakou Pokatème et Mme Abalodo Tomkounawè croupissent à la prison civile de Kara. La tension dans la localité était prévisible.

Selon les informations de sources policières, les personnes arrêtées sont accusées de « manifestation illégale et rébellion ». Des procès-verbaux d’audition auraient été signés par les prévenus lors de leur garde à vue par la Police. Dans ces documents, ils auraient reconnu avoir participé à la manifestation et demandé la clémence des « autorités compétentes ».

Contrairement aux témoignages et preuves recueillis après la répression de la manifestation, les officiers de la brigade de la localité ont une autre version des faits, notamment par rapport au caractère pacifique de la manifestation et aux blessés par balles recensés. « Dans la journée du 13 avril 2017 aux environs de 8 heures, le groupe des manifestants s’est retrouvé au carrefour dénommé « Biyénalè » où il a pris la rue principale de la ville en direction de la préfecture au son des tambours, des cornes de guerre et pancartes réclament la désignation du chef canton selon les us et coutumes de la Binah. Ayant croisé la Police et la Gendarmerie sur leur passage, des altercations suivies des insultes et des menaces à leur endroit ont commencé. Les dispersant avec de gaz lacrymogènes, ceux-ci ont répondu par des jets de pierres à l’aide des frondes. Dans cette fièvre de dispersion et d’interpellation, il y a eu 7 blessés légers et 7 interpellations », a estimé l’Adjudant N’Gassibou Pilakani.

A en croire le rapport de cet officier de Police judiciaire, les manifestants interpellés auraient accusé les organisateurs de la manifestation de manipulation. Pourtant, ce sont les populations elles-mêmes qui ont initié le mouvement. « Interrogés, les interpellés reconnaissent les faits qui leur sont reprochés et rejettent le tort sur les organisateurs de ladite marche qui les utilisent à des fins personnelles et promettent ne plus recommencer », lit-on dans le procès-verbal.

Les personnes interpellées ont signé les procès-verbaux, sauf Mme Abalodo Tomkounawè dont les déclarations soulignent le caractère arbitraire de son arrestation, puisqu’elle n’aurait pas pris part à la manifestation. Son tort, avoir volé au secours des blessés et pris des photos. « Ce jour aux environs de 09 heures, j’étais à la maison avec ma mère et mon oncle lorsqu’un certain Walla m’a téléphonée m’informant qu’il y a eu des tirs et que des blessés sont à l’hôpital. A mon arrivée, j’ai eu à leur poser des questions, à savoir s’ils étaient armés de projectiles pour affronter les forces de l’ordre. Ils m’ont dit non ; j’ai fait une photo à l’aide de mon appareil portable pour aller voir le préfet et lui montrer afin qu’il puisse faire cesser les tirs. Je retournais de nouveau à l’hôpital pour voir les blessés et payer si possible les produits pharmaceutiques pour leurs soins. Chemin faisant, un véhicule des agents des forces de l’ordre est arrivé de la ville et m’embarque pour la brigade. Ceux-ci ont saisi mes portables dont l’un a servi à prendre des vues des blessés », a raconté la dame.

L’indifférence complice des autorités 

Certains manifestants interpellés auraient reconnu être au courant de l’interdiction de la manifestation par le préfet Ataba Abalounorou. Mais si les populations ont tenu à briser le joug de l’interdiction de manifester, c’est parce qu’elles sont à bout de patience. Cette tension est en réalité née du rôle joué par les autorités locales et gouvernementales. Et pour cause. Depuis le 27 juillet 2014, jour de l’élection du sieur Kassem Ouassabalo comme chef canton de Pagouda, les populations n’ont de cesse d’interpeller les gouvernants, Faure Gnassingbé en tête, sur le blocage de la situation.

Des tractations ont été menées, en vain. Outre les démarches, Faure Gnassingbé et le ministre de l’Administration territoriale, de la Décentralisation et des Collectivités locales, Payadowa Boukpessi ont été saisis par courriers. Le 25 novembre 2015, le ministre a reçu une lettre des populations de Pagouda. « Nous, porte paroles des populations soutenant les candidats Kassem de Kawa et Kagninga de Kagnissi, rendons le dernier compte rendu de nos démarches auprès de vous, autorités, et nous nous désengageons de tout ce qui adviendrait », lit-on dans le courrier signé par les délégués des 11 villages du canton de Pagouda.

Le 14 décembre de la même année, un autre courrier a été adressé à Faure Gnassingbé. Dans la lettre, le chef canton élu prévenait de la montée de la tension dans la localité. « En effet, les populations du canton de Pagouda ont massivement porté leur choix sur ma modeste personne comme le témoignent les porte-paroles des populations des onze (11) villages du canton dans un courrier adressé le 25 Novembre 2015 au ministre de l’Administration Territoriale, de la Décentralisation et des Collectivités Locales et dont, Excellence, ampliation vous a été faite. Mais malheureusement certains fils de la Binah, de surcroît ministres, s’évertuent à détourner cette victoire à leur seul profit, et ceci, au mépris de la volonté populaire. Excellence Monsieur le Président de la République, garant des us et coutumes, aujourd’hui les tensions montent et je suis désarmé face à l’impatience de mon électorat qui réclame que le vainqueur que je suis soit rétabli dans ses droits. C’est donc pour éviter des problèmes à l’avenir et vu que l’attente a été trop longue que je viens solliciter votre intervention personnelle en vue de trouver une issue favorable et pacifique à cette situation qui n’a que trop duré », a-t-il prévenu.

C’est donc près de deux ans après ce courrier que les populations ont finalement décidé, vu l’inaction de Faure Gnassingbé, de se mobiliser pour revendiquer la victoire de leur candidat ou une reprise du vote. Le 1er avril, les populations avaient informé Payadowa Boukpessi de leur intention de marcher pour manifester leur mécontentement face à son indifférence.

Cette situation de blocage, faut-il le mentionner, a été toujours attribuée à Simféitchéou Pré dont le frère a été battu lors de l’élection du chef canton. « Le ministre Pré Simfeitcheou est à l’origine du désordre et du cafouillage nés de cette élection populaire du chef canton de Pagouda. C’est sa famille qui assure la régence du trône depuis 11 ans et ils ne comptent pas le laisser. Aujourd’hui, ils tentent de passer de la désignation par vote populaire à la succession héréditaire. Et comme ce sont les Pré qui assurent la régence, ils vont s’imposer », avait déclaré une source quelques heures après la répression de la manifestation du 13 avril dernier.

Les foyers de tension en lien avec la chefferie traditionnelle se multiplient au Togo. La réaction judicieuse des gouvernants est très attendue pour éviter les affrontements entre communautés ou collectivités de la même localité.

Géraud A.

Liberté N° 2431 du Vendredi 5 Mai 2017

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