La dotation des affaires communes du ministère de la Sécurité est de 13 millions FCFA par an alors que l’hôtel du président nous coûte 22 millions par jour

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Ouro-Akpo Tchagnao :

« La dotation des affaires communes du ministère de la Sécurité est de 13 millions FCFA par an

alors que l’hôtel du président nous coûte 22 millions par jour »

 

Quelques jours après le décès des agents de la Police et des sapeurs-pompiers suite à l’incendie de leur véhicule, nous avons tendu nos micros au député Ouro-Akpo Tchagnao. Cet élu de l’Alliance nationale pour le changement (ANC) et membre de la Commission des finances de l’Assemblée nationale apporte des éclaircissements sur le traitement des agents des forces de l’ordre, de sécurité et de défense à la lumière du budget. Le député dénonce le fait que 57 ans après son indépendance, le Togo ne soit pas doté d’un centre spécialisé dans le traitement des grands brûlés.

 

Liberté : Bonjour M. Ouro-Akpo Tchagnao. Le 15 avril dernier, des policiers et des sapeurs-pompiers ont été grièvement brûlés dans un accident de la circulation alors qu’ils pourchassaient les vendeurs de carburant de contrebande. Deux d’entre eux ont succombé à leurs brûlures au CHU SO. Deux autres évacués à l’extérieur n’ont pas survécu. Quelle est votre réaction par rapport à ce drame ?

Ouro-Akpo Tchagnao : Je tiens très sincèrement à vous remercier pour l’opportunité que vous me donnez pour présenter mes sincères condoléances aux familles affligées et au corps des sapeurs-pompiers et de la Police. J’ai été outré, choqué et désabusé lorsque j’ai appris que les premières victimes étaient décédées et que les deux autres qui pouvaient être considérées comme des rescapés étaient évacuées au Ghana.

Est-ce que cette tragédie ne repose pas le problème des structures sanitaires adéquates dans notre pays ?

Oui, c’est vraiment regrettable qu’après 57 ans d’indépendance, on ne puisse pas avoir un centre au Togo pour les grands brûlés. C’est pour vous dire que ce régime a failli. Lorsque nous étions en train d’étudier le budget à l’Assemblée nationale, j’ai constaté que rien pratiquement n’a été réservé à la santé des militaires, comme à celle des personnes qui travaillent pour garantir la sécurité des populations, je voudrais parler du ministère de la Défense et celui de la Sécurité, et j’ai interpellé le gouvernement.

 A titre d’exemple, dans le budget du ministère de la Défense, vous vous rendez compte que ce sont seulement 304 millions de FCFA qui sont destinés à la direction qui garantit la santé militaire. Quand vous rapportez les 304 millions aux 365 jours, ça fait à peine 833 000 francs par jour. Idem pour les affaires communes du ministère de la Sécurité dont la dotation fait à peine 13 375 000 FCFA. Vous rapportez les 13 375 000 par jour, cela fait à peine 36.643 F. C’est ce que le gouvernement a prévu de dépenser pour le bien-être des agents de la sécurité, notamment la Police, les sapeurs pompiers et les gardiens de préfecture alors que l’hôtel du président de la République nous coûte plus de 8 milliards FCFA par an soit plus de 22 millions par jour. Pendant que la santé militaire revient à 304 millions pour toute l’année, et 13 millions pour la Police, les sapeurs pompiers et les gardiens de préfecture réunis. C’est révoltant, c’est dangereux, et on a comme l’impression que ce régime n’a aucun respect pour le bien-être des populations.

Quand vous prenez le budget du ministère de la Santé et ce qui concerne la santé publique, il est réservé 3.254.000.000 FCFA. Et quand vous rapportez cela, vous trouvez 8.915.000 FCFA par jour pour la santé publique de tous les Togolais. Et au même moment, l’hôtel du président coûte 22 millions par jour. Quel contraste ! Et je voudrais exprimer toute ma désapprobation, tout mon désarroi par rapport à la manière dont ce gouvernement gère la santé publique, celle de nos militaires et des forces de sécurité.

En juillet 2015, l’Assemblée nationale a voté le statut particulier de la Police qui accorde des avantages aux fonctionnaires de Police. Mais deux ans après, le décret d’application n’est toujours pas pris. Comment peut-on expliquer cela ?

Lorsque nous étions à l’étude de ce projet de loi portant statut particulier de la Police, Mme Isabelle Améganvi, présidente du groupe parlementaire ANC et moimême, député membre de la Commission des finances, étions à la bagarre. Ça n’a pas été facile avec en face le commissaire du gouvernement qui était à l’époque le ministre Christian Trimua. Nous avions exigé qu’avant même de voter cette loi, les décrets d’application soient proposés et analysés. Mais ça ne fait pas partie de la pratique parlementaire. Les décrets d’application relèvent du pouvoir régalien de l’Etat. A partir de cet instant, on nous a promis qu’ils seront proposés. Mais lorsque nous étions en train d’étudier le dernier budget, ayant constaté qu’au niveau de la Direction des affaires communes qui concerne le bien- être des policiers, rien n’a augmenté – puisqu’il était prévu que chaque six mois, on allait leur changer leurs tenues –, nous les avions interpellés. Le député Kissi était monté au créneau pour exprimer sa désapprobation et a même proposé qu’on diminue certaines lignes pour augmenter celle qui devrait permettre d’améliorer les conditions de nos policiers. C’était peine perdue.

La santé, celle des corps habillés y compris, et l’éducation sont des secteurs vitaux du pays. Mais on constate que ces secteurs ne rentrent pas dans les priorités du gouvernement. Pourquoi ?

C’est la vision que ce régime a pour la population. Nous avions dit qu’on ne peut pas gouverner un pays et prévoir une évolution concrète si on n’a pas une vision pour gérer le pays dans l’intérêt général. Nous avions constaté, depuis 2013 que nous sommes à l’Assemblée nationale, à l’analyse de tous les budgets qui sont passés, que la santé, la sécurité et l’éducation qui constituent les fonctions régaliennes, sont les parents pauvres. Et vous constaterez que le budget même du ministère de l’Enseignement technique est largement inférieur à celui de l’hôtel du président de la République. Ce qui est vraiment navrant.

Et quand vous faites la somme de tout ce qui concerne le ministère de la Santé, de la Sécurité et de l’Enseignement – il est prévu au niveau des directives de l’Uemoa qu’il faut réserver au moins 35% du budget pour assumer ces fonctions régaliennes – vous verrez que c’est à peine 18% du budget qui est réservé pour ces ministères. Et au niveau de l’agriculture, le budget de 2016à 2017 a baissé et est passé de plus de 77 milliards à 57 milliards FCFA.

Donc vous voyez que ce régime est beaucoup plus intéressé par l’organisation des fêtes, la ripaille et comment améliorer l’image du chef de l’Etat à l’extérieur. La preuve, c’est qu’il a fallu qu’un seul policier tombe en France pour que dans la nuit même, le chef de l’Etat présente ses condoléances au président français, alors qu’au même moment, tout le Togo perdait au moins quatre agents en mission. Jusqu’à ce jour, le chef de l’Etat n’a pas daigné présenter ses condoléances, non seulement à toute la population togolaise, parce que nous sommes tous affectés, mais aussi aux corps des sapeurs pompiers et de la Police auxquels ils appartiennent, encore moins aux familles qui ont perdu leurs fils. Nous constatons que le chef de l’Etat n’a aucune vision pour le peuple togolais, mais sa vision personnelle, c’est-à-dire son image, son existence et le fauteuil présidentiel.

En tant que député, que faites-vous pour que le tir soit rectifié?

A l’Assemblée nationale, les députés sont les représentants de la Nation ; mais l’article 4 de la Constitution, dit que la souveraineté appartient au peuple. C’est une délégation de cette souveraineté que nous exerçons à l’Assemblée nationale en tant que mandat. Mais le vrai problème, c’est le peuple togolais dont nous attironsl’attention par rapport à la manière dont ceux qui nous gouvernent gèrent le pays parce que l’Assemblée nationale est une institution de l’Etat dont les pouvoirs sont limités. Elle ne peut pas interpeller le chef de l’Etat. L’article 74 de notre Constitution fait obligation au chef de l’Etat de venir au moins une fois l’an devant l’Assemblée nationale pour prononcer un discours sur l’état de la nation. C’est tout. Il ne l’a jamais fait parce qu’il n’a aucun respect pour l’Assemblée nationale. Puisque c’est le peuple qui choisit ses représentants, il va falloir qu’il réfléchisse désormais pour savoir qui envoyer à l’Assemblée nationale pour parler en son nom. Parce que la majorité, telle que nous avons à l’Assemblée nationale, ne nous permet pas d’exercer notre fonction totalement. Il y a des ministres qui ne viennent pas quand ils sont interpellés. Le chef de file de l’opposition, conformément à la loi portant statut de l’opposition, doit interpeller les ministres. Vous vous rappelez qu’une fois, il a écrit au Premier ministre, mais à ce jour, ce dernier n’a pas répondu. Il a interpellé le ministre de la Sécurité qui a dit sur les médias qu’il n’a pas le temps pour lui répondre. Vous voyez l’arrogance avec laquelle ceux qui sont à la tête de ce pays dirigent ? Tout simplement parce qu’ils se disent qu’ils n’ont pas de compte à rendre.

La reddition des comptes au niveau de la gestion de notre gouvernement n’est pas considérée. Ils n’ont aucune considération pour leur peuple parce qu’ils savent qu’ils sont au pouvoir par la force et qu’ils vont l’exercer par la force. Ils ne se soumettent à rien. Sinon comment expliquer que le chef de l’Etat se déplace dans des activités officielles avec sa mère qui prend la place, en violation du protocole d’Etat, du président de l’Assemblée nationale ? Cela veut dire que ce dernier n’a même pas le poids du sac de la maman du président de la République. Que peuvent faire les députés devant cette situation ? Nous sommes dans une situation de violation intempestive des lois de la République et des principes qui devraient régir le fonctionnement de nos institutions au Togo. Il va falloir que tous les Togolais prennent leur responsabilité. Notre devoir, c’est d’apporter l’information ; et c’est ce que nous sommes en train de faire.

C’est d’une manière désabusée que nous avions constaté que nos collègues de l’UNIR ont voté avec éclat et sourire ce budget, et je me disais qu’on ne peut pas voir cette situation et ne pas être malheureux. C’est avec beaucoup de regret que nous constatons la manière dont ce régime gouverne ce pays à travers le budget. Il y a beaucoup de défaillances que Mme Isabelle Améganvi a dénoncées dans son explication de vote. En tant que député, on ne peut pas faire plus que ce que nous sommes en train de faire.

Interview réalisée par Géraud Afangnowou

Liberté N° 2426 du 26 Avril 2017

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