Kpatindé : “L’Afrique prend ses distances avec la France”

FacebookTwitterGoogle+

2017-04-20- Francis-kpatinde-jpg

Kpatindé : “L’Afrique prend ses distances avec la France”

ENTRETIEN. Alors que la présidentielle approche, comment la relation entre l’Afrique et la France a-t-elle évolué ces dernières années ? L’analyse d’un observateur averti.

PROPOS RECUEILLIS PAR AGNÈS FAIVRE

Publié le 19/04/2017 à 18:03 - Modifié le 19/04/2017 à 18:38 | Le Point Afrique

 « L’Afrique, c’est un continent d’avenir ! » déclarait fin octobre chez nos confrères de RFI et de France 24 Manuel Valls. L’ancien Premier ministre achevait alors une visite de quatre jours en terre africaine (Togo, Ghana, Côte d’Ivoire), cherchant à réparer à cette occasion un « défaut d’intérêt » de la France pour certains pays du continent. Cinq semaines plus tard, il revêtait ses habits de candidat à la primaire de la gauche. Difficile, rétrospectivement, de ne pas voir cette étape africaine comme un marchepied vers la présidentielle. En quête de soutiens, d’onctions diplomatiques, ou désireux de se tailler une stature de présidentiable, nos hommes politiques en campagne ont en effet souvent placé l’Afrique à l’agenda de leurs déplacements à l’étranger.

Las, Manuel Valls a finalement été recalé, et l’Afrique s’est retrouvée nettement moins prisée ou vantée par les autres candidats. Le candidat socialiste Benoît Hamon avait bien envisagé de se rendre au Sénégal, où il a passé une partie de son enfance, mais, désavantagé par la courte durée de sa campagne, il n’a pas pu concrétiser ce projet. François Fillon, lui, s’est rendu au Mali et au Niger. Quant aux candidats Macron et Le Pen, ils ont limité le périple africain à un seul pays : Algérie pour le premier, Tchad pour la seconde.

« Les temps changent ! » nous dit Francis Kpatindé. Pour Le Point Afrique, cet enseignant à Science Po revient sur la façon dont les relations entre la France et les Etats d’Afrique francophone se sont distendues ces dernières années. À quatre jours de la présidentielle, il dévoile aussi comment certains présidents africains perçoivent le président sortant François Hollande, ainsi que ceux qui briguent sa succession.

Le Point Afrique : Les candidats à la présidentielle nous avaient habitués par le passé à battre campagne dans certains pays d’Afrique, s’agissant tout au moins des candidats des deux grands partis traditionnels. On les a moins vus en visite sur le continent à l’occasion de cette présidentielle, pourquoi ?

Francis Kpatindé : il y a beaucoup de choses qu’on a moins vues durant cette compagne, à commencer par les programmes des candidats ! Les scandales et les affaires judiciaires ont occulté le débat sur les enjeux nationaux, prioritaires, et dans ce contexte, l’Afrique compte pour du beurre, sauf sur le plan sécuritaire. Le Mali ou le Tchad sont ainsi devenus des points focaux dans la relation à l’Afrique. De fait, on voit des candidats à la présidentielle se rendre plutôt sur ces théâtres d’opérations militaires impliquant l’armée française, et aller à la rencontre des électeurs français dans ces pays.

Mais, de façon plus générale, les relations avec les pays d’Afrique francophone ne sont plus les mêmes qu’il y a 5 ou 10 ans. La France n’a plus les moyens de sa puissance, qu’il s’agisse de moyens financiers ou militaires. On voit bien, par exemple, qu’en dépit du déploiement de la force Barkhane dans le Sahel depuis près de trois ans les djihadistes continuent de frapper.

Enfin, ne soyons pas hypocrites : une campagne électorale coûte très cher. Or, en Afrique, non seulement Omar Bongo, Houphouët-Boigny ou Kadhafi, réputés pour leur générosité, ne sont plus là, mais les cours du pétrole ont aussi chuté et il y a moins d’argent. Il n’est donc plus envisageable de financer des candidats à la présidentielle ou un parti français comme cela a pu se faire par le passé.

Assiste-t-on à une rupture des relations particulières entre la France et certains régimes africains « amis » ?

Aujourd’hui n’est plus comme hier, et demain ne sera plus comme aujourd’hui. Quand on voit qu’Idriss Déby dénonce l’emprise du franc CFA sur les économies africaines… Il y a quelques années, c’était impensable ! Seuls des chefs d’État supposés vendus à Moscou ou à la Chine tenaient ce discours-là. Aujourd’hui, c’est un président du « pré carré » français qui dénonce le franc CFA. C’est surprenant et cela montre que même les anciens présidents qui perdurent au pouvoir n’ont plus cette relation avec la France. Plus largement, les chefs d’État africains de l’espace francophone ne se cachent plus pour critiquer la France.

 

Le lien entre la France et les États d’Afrique francophone s’est-il donc distendu, selon vous  ?

L’Afrique prend ses distances, et le cordon ombilical entre la France et l’Afrique est en passe d’être coupé, pour faire écho aux propos tenus par le président guinéen Alpha Condé fin mars à Abidjan. La France de papa, c’est fini. Les nouvelles générations n’y croient plus. Ils n’ont pas ce francocentrisme ou cette francophilie qui ont pu animer leurs parents. Ils ne rêvent pas de Paris, de venir en France, ils rêvent d’aller ailleurs. Ce sont des signaux qui ne trompent pas. Autre marqueur important : il n’y a plus sur le continent de fanatiques de l’équipe de France de football, comme ça a pu être le cas auparavant. Les jeunes Africains ne s’identifient plus à cette équipe, qui est pourtant très colorée.

François Hollande, qui s’est peu intéressé à l’Afrique durant son parcours politique, avait souhaité au début de son mandat assainir la relation avec ses partenaires africains. Cela a-t-il à voir avec le détachement que vous décrivez ?

Il faut rendre justice à François Hollande sur un point : c’est le président le moins interventionniste que la Ve République ait connu. Il a manqué d’égards face à Joseph Kabila à ses débuts (en affichant ostensiblement la distanciation avec le président congolais lors du sommet sur la francophonie à Kinshasa d’octobre 2012, NDLR). Sur la forme, ça ne se fait pas, même si, sur le fond, les Africains pouvaient être d’accord avec lui. Mais c’est quelqu’un qui, d’après les échos que j’en ai, a été perçu comme moins brutal que son prédécesseur Nicolas Sarkozy, et est crédité d’avoir respecté les peuples et également certains chefs d’État africains. Il n’a pas fait de coup tordu, il n’a pas été impliqué dans des coups d’État. Il a aussi su instaurer une relation plus simple et plus directe avec certains chefs d’État.

Cela procède-t-il vraiment d’une volonté de tisser de nouvelles relations de la part de François Hollande ou bien s’est-il plutôt adapté au contexte et à ces perceptions de la France ?

Je pense qu’il s’est surtout adapté. Il avait d’autres problèmes à gérer en France, et il a bien vu qu’entre la France et certaines de ses anciennes colonies le lien était désormais ténu. En tout cas, les cœurs n’y sont plus. Il s’est peut-être dit que la meilleure façon de rester en Afrique était d’en partir, d’être plus en retrait et de laisser les Africains décider.

Assainir la relation avec l’Afrique aurait pu passer aussi par la réduction de la présence militaire française, comme le défendaient d’ailleurs certains conseillers « Afrique » de François Hollande ?

Au-delà de l’intervention militaire française au Mali, qui a renforcé cette présence militaire, la France n’a pas pu se désengager. J’y vois deux raisons. La première tient au fait que François Hollande a décidé de reconduire le général Benoît Puga dans sa fonction de chef de l’état-major particulier du président. Nous avons été nombreux à être surpris de voir cet ancien para, traditionaliste, confirmé à ce poste stratégique de conseiller militaire. Son influence n’a pas été négligeable sur la politique africaine de la France. Il maîtrisait de nombreux dossiers.

 

Ensuite, il me semble que François Hollande a cherché à rattraper les bévues de son prédécesseur Nicolas Sarkozy en Libye. En 2011, plusieurs chefs d’État de la région avaient mis en garde la France contre les risques d’une intervention militaire étrangère en Libye. La France n’en a pas tenu compte. Aujourd’hui, elle porte une responsabilité politique, éthique et militaire face à la menace djihadiste dans le Sahel, en particulier au Mali.

Quelle place l’Afrique occupe-t-elle dans les programmes des candidats ?

On a le sentiment d’un service minimum… Les candidats affichent çà et là leurs positions sur des enjeux de politique africaine, mais ça ne va jamais très loin. C’est dans le programme du candidat de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, que ces questions sont les plus approfondies. On sent d’ailleurs que l’Afrique l’intéresse. Avec lui, on est dans une forme de rupture, à commencer justement par les accords militaires entre la France et certains pays africains. Il est en faveur d’un retrait des forces françaises en Afrique. Il propose aussi plus d’aide au développement, ce qui n’est pas forcément souhaitable : avec l’aide, on attache, et il semblerait qu’actuellement il y ait moins besoin d’attaches que de larguer les amarres.

Sur quels réseaux les candidats à la présidentielle s’appuient-ils en Afrique ?

Emmanuel Macron a un ancrage au Maghreb. Son mouvement En marche ! dispose d’un bureau au Maroc et il s’est rendu en Algérie, où il a notamment pris position sur la colonisation française en la qualifiant de crime contre l’humanité. C’est une déclaration qui va compter, même s’il a cherché à la corriger par la suite. On parle aussi d’une représentation d’En marche ! au Sénégal. Cela étant, je ne crois pas qu’il ait un réseau encore bien structuré en Afrique.

Avec François Fillon, on est davantage dans une perpétuation des réseaux de la françafrique. En dépit de quelques déclarations à l’emporte-pièce sur le thème de la rupture, il adopte une position traditionnelle et conservatrice.

Quant à Marine Le Pen, comme son père, elle tisse sa toile en Afrique. Le Front national est proche de certains milieux de l’opposition au Gabon, au Congo-Brazzaville et en Côte d’Ivoire. Je vois certains de ces opposants, à Paris, qui roulent pour le FN. Les nationalismes portés par les uns et les autres se rejoignent. Elle peut donc compter aussi sur les voix de certains électeurs binationaux.

 

Le président malien Ibrahim Boubacar Keïta et François Hollande. © Présidence de la République

François Hollande a retrouvé en Afrique d’anciens camarades de l’Internationale socialiste, comme le Malien Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), le Nigérien Mahamadou Issoufou, ou le Guinéen Alpha Condé, avec qui il a entretenu une certaine proximité. Comment envisagent-ils l’après-Hollande ?

Avec inquiétude. Ils ont longtemps pensé, vu la complexité du jeu électoral français, que Hollande aurait une fenêtre de tir et pourrait se présenter pour un second mandat. Aujourd’hui, ils sont inquiets, car ça ne peut que changer désormais. Ils disent ouvertement qu’ils vont regretter Hollande, car il les a respectés. Lors du sommet Afrique-France de Bamako, en janvier dernier, François Hollande a été salué par une standing ovation, ce n’est pas un phénomène si courant.

Alpha Condé était en visite officielle à l’Élysée en début de semaine dernière pour dire au revoir au président français. Avec IBK, Mahamadou Issoufou, mais aussi le président burkinabé Roch Marc Christian Kaboré, observateur à l’Internationale socialiste, ils se sont donné rendez-vous à Paris, et vont aller saluer leur camarade une dernière fois, à quelques jours de la présidentielle. IBK et Alpha Condé ont établi des relations de confiance avec Hollande. Ils échangent sur certains dossiers, se donnent des coups de main. Ils sont en contact direct et s’envoient régulièrement des SMS… Une relation encore inimaginable il y a quelques années en arrière, quand tout passait par les cellules Afrique, officielles ou officieuses.

Le fait qu’Emmanuel Macron ait été rejoint par d’anciens proches de François Hollande, dont l’ancien ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian, le place-t-il en posture de favori aux yeux de ces chefs d’État ouest-africains ?

Emmanuel Macron pourrait représenter une forme de continuité, notamment dans la distanciation et le respect, mais on peine à le tracer, à définir les contours de ce que serait sa politique africaine. Notons aussi que les chefs d’État d’Afrique francophone sont tous plus âgés que lui, et ça compte ! Ils ont un savoir-faire qu’il n’a pas. Mais, par ailleurs, Macron jouit d’un certain capital politique en Afrique subsaharienne. Il est, par exemple, celui avec lequel il serait possible de discuter et d’aborder des sujets sensibles, à l’instar du retrait du franc CFA. Et surtout, il incarne ce Français décomplexé, né après les indépendances en Afrique francophone.

Benoît Hamon, le candidat socialiste, est lui aussi né après la décolonisation…

Oui, en effet, et c’est sûrement un des candidats à la présidentielle les plus honnêtes. Mais il apparaît plus timide, il fait moins vibrer. On voit aussi Macron s’entourer de Français de toutes origines dans son projet, il semble le faire naturellement, et c’est un élément qui peut séduire.

Quel que soit le président élu, doit-on s’attendre à ce qu’il perpétue la diplomatie économique mise en place par l’ancien ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius ?

Oui, cette diplomatie économique risque de se prolonger, d’autant que le lobby des affaires met l’accent sur les pays utiles : les pays où on peut faire des affaires, à fort potentiel, comme le Cameroun, la Côte d’Ivoire, la RD Congo, et des pays anglophones. Air France vient, par exemple, d’ouvrir de nouvelles lignes aériennes à destination d’Accra. Sous la présidence de François Hollande, on a vu un rapprochement avec le Ghana, le Nigeria, mais aussi avec l’Éthiopie… Il y a un redéploiement de la politique économique française sur le continent vers des États souverains avec lesquels les relations se limitent au business. Par ailleurs, dans les pays anglophones, ou en RD Congo, il n’y a pas cette relation névrotique entre une ancienne colonie et l’ex-puissance tutélaire. Cela dit, de nombreux pays francophones adoptent aussi cette attitude consistant à recentrer la relation sur le commerce, les affaires. On sort les carnets de chèques, il y a là un aspect plus sain, moins hypocrite.

Se pose aussi la question de développer davantage les relations bilatérales, d’État à État. Le président tchadien Idriss Déby interrogeait récemment le bien-fondé des sommets Afrique-France, Afrique-Inde, Afrique-Turquie… Les accords entre un continent et un pays ne riment à rien, pointait-il en substance. Il faudrait peut-être cesser de voir les pays africains comme un continent et essayer de les traiter désormais comme des pays à part entière.

Source: http://afrique.lepoint.fr/actualites/kpatinde-l-afrique-prend-ses-distances-avec-la-france-19-04-2017-2120929_2365.php

 

Autres articles pouvant également vous intéresser: