Jusqu’où ira Faure Gnassingbé ?

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L’énigme du serpent qui se mord la queue

Jusqu’où ira Faure Gnassingbé ?

Kpatcha Gnassingbé, Sow Bertin Agba, Robert Bakaï, Abalo Pétéchélébia et dans un passé plus lointain, Akila François Boko, la liste de ceux que le régime de Lomé anéantit, humilie et frustre dans son propre camp était déjà bien longue. A toutes ces personnes, s’est ajouté Pascal Akoussoulèlou Bodjona, ex-puissant ministre de l’Administration territoriale, ex-directeur de cabinet du chef de l’Etat, homme à tout faire et ami personnel de ce dernier. Il a été cueilli par les forces de l’ordre à son domicile pour une affaire de complicité d’escroquerie et est gardé depuis plus d’une semaine au camp gendarmerie de Lomé. Des rumeurs faisaient état de son éventuel transfèrement à la prison civile d’Atakpamé ou de Mango, avant que Mgr Nicodème Barrigah ne décide de tenter une médiation entre les parties. Une médiation qui, pour le moment, ne donne aucun fruit. Jusqu’où est prêt à aller Faure Gnassingbé pour conserver son pouvoir et sur quoi compte le jeune monarque? Voilà toute la question…

Les jours se suivent et se compliquent pour l’ancien ministre de l’Administration territoriale, Pascal Akoussoulèlou Bodjona. Arrêté le 1er septembre à son domicile et gardé au camp gendarmerie de Lomé, il y réside toujours. La médiation entreprise par le président de La Commission Vérité, Justice et Réconciliation (CVJR) n’a rien donné pour le moment. Au contraire, l’affaire se complique et tout porte à croire que l’ancien directeur de cabinet ne sera pas relâché de si tôt.

A l’origine des déboires du ministre Bodjona, Faure Gnassingbé, garde pour le moment un silence coupable. Il serait décidé à emprisonner à tout prix son ami. Tout comme Kpatcha Gnassingbé, Pascal Bodjona risque de se retrouver derrière les barreaux. Lentement mais sûrement, le chef de l’Etat est en train d’opérer une purge dans son alentour immédiat. Le dire n’est pas osé. Une purge qui n’épargne ni les membres du parti au pouvoir, ni ses amis personnels et qui risque à tout point de vue de lui créer des problèmes dans son propre camp..

Les ennuis du ministre Bodjona ont véritablement commencé peu après son éviction du gouvernement. Il est entendu depuis le 10 août dernier par la justice togolaise comme témoin dans « l’affaire d’escroquerie internationale » qui a conduit l’homme d’affaires togolais Sow Bertin Agba en prison depuis mars 2011. Convoqué à nouveau devant les juges le 28 août dernier, il a réussi, grâce à la quinzaine d’avocats qui forment son conseil, à obtenir l’annulation de la procédure de convocation. La justice a donc renvoyé la prochaine comparution de l’ancien ambassadeur du Togo aux Etats-Unis au 07 septembre. On en était là quand M. Bodjona a été interpellé le 1er septembre par la gendarmerie togolaise. Les motifs de cette arrestation sont contenus dans un communiqué laconique rendu public le même jour par le Procureur de la République.

Ce communiqué indique que dans le cadre d’une affaire d’escroquerie internationale présumée portant sur 48 millions de dollars soit environ 26 milliards de FCFA au détriment d’un citoyen émirati M. Abass Al Youssef, une première plainte a été déposée par ce dernier à Lomé à l’encontre principalement de M. Agba Bertin. L’instruction de cette plainte, qui suit son cours, a, d’après le procureur général, connu un « nouveau développement ». Le « nouveau développement », selon Atara Ndakéna, porterait sur une nouvelle « plainte » déposée à Lomé « nommément contre Pascal Bodjona » par M. Abass Al Youssef, ce qui fait désormais évoluer le statut de l’ancien ministre de l’administration territoriale qui n’est plus un témoin mais un inculpé.  « Saisis de cette plainte, le parquet l’a transmise à la gendarmerie qui a interpellé le 1er septembre 2012, Pascal Bodjona pour l’entendre dans le cadre de l’enquête préliminaire », précise le communiqué du Procureur général.

Pascal Bodjona dort donc sur un simple matelas au camp gendarmerie de Lomé depuis samedi. La prison civile d’Atakpamé ou celle de Mango serait sa prochaine destination. A moins que les autorités n’en décident autrement.

Un virage surprenant

Qui aurait pu imaginer il y a cinq ans que Faure Gnassingbé aura le courage d’arrêter Pascal Bodjona ? Personne, même les meilleurs devins ou les féticheurs les plus expérimentés ne pouvaient prévoir ceci. Tous les scenarii pouvaient être envisagés sauf celui là.

Pascal Bodjona et Faure Gnassingbé, c’est une très longue amitié. Une amitié vieille de plusieurs années. L’ex-ambassadeur du Togo aux Etats-Unis était l’homme à tout faire de Faure Gnassingbé. Ils avaient passé ensemble plusieurs années aux USA et faisaient tout ensemble. D’aucuns s’amusent même à dire que Bodjona était le garçon de course du fils de Gnassingbé Eyadéma. Un garçon de course qui, paraît-il, avait même la charge de lui chercher des filles ou de lui faciliter la tâche dans ce domaine. Bref, entre Faure et Pascal, c’était la lune de miel, l’amitié solide et inébranlable. C’est d’ailleurs cette amitié qui liait les deux hommes qui leur a permis d’être toujours ensemble après l’avènement de Faure Gnassingbé au pouvoir en 2005. Pascal Bodjona a d’abord occupé le poste de directeur de cabinet du président de la République avant d’être nommé, trois ans plus tard, ministre de l’Administration territoriale, de la Décentralisation et des Collectivités locales, porte-parole du gouvernement. Il était Secrétaire chargé des affaires politiques du défunt Rassemblement du peuple togolais (RPT), parti sous la bannière de laquelle Faure a été réélu en 2010.

Justement à propos de cette élection présidentielle, Pascal Bodjona est considéré comme le principal artisan de cette victoire qui continue d’être contestée par l’opposition radicale. C’est lui qui a fait transporter les présidents des Commissions électorales locales indépendantes (CELI), certains par avion, de l’intérieur du pays jusqu’à Lomé où ils sont venus proclamer les résultats de ce scrutin. Des résultats qui, d’après l’opposition, sont loin d’être les vrais. Les adversaires de Faure Gnassingbé soutiennent de leur côté que les présidents des CELI n’ont proclamé que les résultats préparés par le pouvoir après avoir été soudoyés par Pascal Bodjona à coup de billets de banque.

Pascal Bodjona, c’est aussi l’ « avocat du diable » du pouvoir et du régime de Faure Gnassingbé. Porte-parole du gouvernement, c’est lui qui s’occupe des dossiers les plus chauds et les plus ambiguës. Non seulement il savait s’y prendre avec les opposants, mais aussi il avait des talents qui lui permettaient de les amadouer quand il le fallait. Ce n’est pour rien que beaucoup ont vu en lui le principal architecte de l’accord politique du RPT avec l’Union des forces de changement (UFC) de Gilchrist Olympio.

 L’on se souvient encore du rôle déterminant qui a été le sien dans les négociations concernant la loi sur les manifestations publiques. Pas plus tard qu’en mai dernier, il était encore le commissaire du gouvernement devant l’Assemblée nationale et c’est lui qui a défendu bec et ongle les projets de loi portant découpage électoral et Code électoral.

 En somme, grâce à son intelligence doublée de malignité, il arrivait à sortir le régime des situations les plus difficiles au point d’engendrer des envieux dans son propre camp. Mais, le voilà aujourd’hui, en voie d’être largué en prison comme un vulgaire bandit pour une affaire d’escroquerie internationale où il serait impliqué. C’est le propre des dictatures. Comme quoi, elles finissent toujours par dévorer leurs propres enfants.

Des sources bien introduites dans la politique togolaise précisent toutefois que les tribulations de ce dernier viendraient plutôt de ses ambitions présidentielles que l’intéressé n’a jamais annoncées.

Pure purge  pour conserver  le pouvoir.

Le bon sens voudrait qu’on ne remercie pas son bienfaiteur en monnaie de singe. Mais en politique ou plutôt chez Faure Gnassingbé, il n’y a probablement pas de bon sens. C’est bien ce qu’il démontre à travers son comportement depuis un certain temps.

Parvenu au pouvoir grâce à l’allégeance qu’ont accepté de lui faire les plus hauts gradés de l’armée togolaise, Faure Gnassingbé, une fois bien assis sur son fauteuil, n’hésitera pas à se débarrasser de certains d’entre eux.

Zakari Nandja, alors chef d’Etat Major des FAT, a été nommé ministre de l’Eau, de l’Assainissement et de l’Hydraulique puis mis au garage puisqu’il ne fait pas partie de l’équipe d’Ahoomey-Zunu.

En vérité, sa nomination au poste de ministre n’a été qu’une phase transitoire vers sa mise à l’écart définitive.

Le Général Assani Tidjani s’est lui aussi battu pour que le pouvoir n’échappe pas à Faure Gnassingbé. Ce dernier l’a remercié en l’accusant d’être impliqué dans l’affaire d’atteinte à la sûreté de l’Etat. Il a été emprisonné, jugé et s’en est sorti plus malade que jamais.

Kpatcha Gnassingbé, le demi-frère du chef de l’Etat, est actuellement détenu à la maison d’arrêt de Lomé. Ceci par la faute de son grand frère qui a réussi à l’éliminer définitivement à cause de ses ambitions présidentielles. Accusé d’être le cerveau dans l’affaire d’atteinte à la sûreté de l’Etat, il est condamné depuis l’année dernière à 20 ans de prison ferme.

A l’instar de Kpatcha Gnassingbé, tous les éléments des forces de défense et de sécurité jugés et condamnés dans l’affaire d’atteinte à la sûreté de l’Etat sont réformés et ramenés au grade de 2ème Classe.

Par ailleurs, depuis le 1er octobre 2011, ils sont rayés des contrôles des Forces armées togolaises sans aucune indemnité. Tout ceci pour mieux les humilier. Il s’agit de : Digberegou N’Mouilaou (commandant), Gnassingbé Mazabalo Bagoubadi (capitaine), Toukoussala Kourhome (lieutenant), Tchara Atam, Padaro Palakimzemani, Kebera Kossi, Baouna Mandabouwè, Lare Bitié, Papali Abalo, Agnam Mazabalo, Karoue Pyabalo, et Pali Aféignidou. Les mêmes mesures disciplinaires sont prises à l’encontre des gendarmes Abi Atti et Amah Poko (commandants), Casimir Dontema (capitaine).

Quant à Sow Bertin Agba, sa seule faute est d’avoir beaucoup d’argent. Une richesse qui attire la convoitise de ses détracteurs qui l’accusent d’avoir des ambitions présidentielles. Cherchant, sans en trouver, des raisons pour lui mettre la main dessus, le régime de Faure Gnassingbé a vite fait de saisir l’occasion, à lui, offerte par la plainte d’Abass El-Youssef. Le Directeur de OPS sécurité croupit depuis plus d’un an en prison.

Quand à Robert Bakaï, ex-Procureur de la République, sa faute a été de refuser de saisir les biens d’Agba Bertin sous prétexte qu’aucune disposition n’autorise qu’on puisse le faire sans une décision de justice. Il a été viré de son poste et mis à la disposition du ministère de la Fonction publique. Quelle humiliation!

Abalo Pétchélébia, Président de la Cour Suprême du Togo, a subi le même sort la fois dernière. Pour avoir ordonné la libération provisoire d’Agba Bertin, il a été poussé dehors et remplacé par le juge Gamatho. Pourtant, il a été l’artisan de la victoire d’Eyadéma en 2003.

L’arrestation de Pascal Bodjona ne serait pas dénudée de tout motif politique. Des sources bien introduites dans la politique togolaise précisent que les tribulations de ce dernier viendraient plutôt de ses ambitions présidentielles que l’intéressé n’a pas encore annoncées. D’autres sources estiment encore que Sow Bertin Agba serait son soutien financier.

Voilà comment Faure se débarrasse peu à peu de ses amis, soutiens et de tous ceux qui l’ont aidé à venir au pouvoir et tous ceux qui l’aident à le consolider. A quelle fin ?

Jusqu’où ira Faure Gnassingbé ?

La question mérite d’être posée au vu de la manière dont se comporte le chef de l’Etat. Car, tout porte à croire qu’il est décidément prêt à tout mettre en œuvre, voire à marcher sur le cadavre de ses amis pour se maintenir au pouvoir. Sinon, comment expliquer que le pouvoir aille jusqu’à prêter des intentions à ses propres enfants pour se débarrasser d’eux de la plus vilaine des manières ?

De sources bien informées, Faure Gnassingbé ne prendrait pas seul, les décisions. Cette tendance à se débarrasser de certaines personnes de son entourage lui serait dictée par deux de ses hommes de confiance : Yotofréi Massina, directeur général de l’ANR et  Atcha Mohamed Titikpina, Chef d’Etat Major des FAT. Ses deux hommes, dit-on, sont ceux qui dirigent réellement le pays. Et pour cause, le premier tient dans ses mains tous les services de renseignement, tandis que le second a l’armée nationale sous sa commande. Il suffit que la tête d’un proche du chef de l’Etat ne leur plaise pas pour qu’il trouve un motif pour l’éliminer. A cause de leur puissance, difficile pour Faure Gnassingbé de ne pas se plier à leurs « injonctions ». Mais, en cédant à chaque fois à leur desiderata, le chef de l’Etat risque d’en finir avec d’autres proches collaborateurs et par ricochet de se mettre à dos de nombreuses personnes de son propre camp.

Mais, qu’arrivera-t-il le jour où Massina et Titikpina demanderont à Faure de se débarrasser de quelqu’un qu’il ne voudrait pas ? Qu’arrivera-t-il quand le « petit » aura de plus en plus tendance à leur résister ? Sûrement que le jour où cela arrivera, les deux sécurocrates décideront de se débarasser du chef de l’Etat. Et rusé qu’il est, ce dernier ne se laissera sûrement pas faire. D’ailleurs, des informations concordantes font état de ce que les corps habillés qui font aujourd’hui la pluie et le beau temps  à l’instar du Capitaine Akakpo, du Colonel Yétroféi Massina, du Gal Titikpina ou encore de Damahame Yark et consorts subiront le même sort que les autres officiers. D’autres sources indiquent que le moment venu, Faure Gnassingbé livrera ceux d’entre eux qui méritent de l’être à la justice internationale.

Tout compte fait, de l’avis de certains observateurs avisés de la scène politique togolaise, les situations qui prévalent ces derniers temps ne sont que les signes précurseurs de la fin du régime de Faure Gnassingbé. Ces situations, soutiennent-ils, sont la preuve même que le pouvoir est aux abois. Il ne peut en être autrement quand on sait que dans d’autres pays, des régimes ont chuté après avoir « mangé » ceux qui les incarnent.

Rodolph TOMEGAH et Jean-Baptiste ATTISSO

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