Inculpation d’opposants au Togo: un règlement de comptes déguisé ?

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Inculpation d’opposants au Togo: un règlement de comptes déguisé ?
(Le Pays 14/03/2013)

 

Sur le continent africain, les populations urbaines assistent en spectatrices impuissantes, de manière régulière, à des incendies de marchés. De grandes villes comme Ouagadougou, Douala, Niamey, ont vu leurs marchés centraux dévastés, en si peu de temps par des feux sortis on ne sait d’où. Evidemment, la pagaille qui règne sur les marchés africains et qu’accompagne l’humeur généreuse et insouciante des commerçants et des clients, n’est pas du tout étrangère à un tel état de fait. La fréquence de ces incendies a fini même par créer, chez les populations urbaines africaines, ce que Mongo Beti nommait « l’habitude du malheur ».

Récemment, au Togo, des incendies ont ravagé certains marchés, à Kara et à Lomé. Mais subitement, et sans attendre les conclusions des rapports d’enquêtes sur l’origine réelle de ces incendies, le pouvoir en place, à Lomé, s’est mis à proférer des accusations contre l’opposition politique. En d’autres termes, les opposants au pouvoir seraient de véritables pyromanes et contrebandiers, voire de simples et vulgaires bandits. Bien que présumés coupables, les principaux chefs de file de l’opposition se retrouvent inculpés et jetés dans des cellules de détention. Inutile de citer ici nommément ces opposants puisque leur liste ne cesse de s’allonger, et chaque jour qui se lève sur Lomé, réserve d’inimaginables surprises.

Comment une affaire d’incendies se transforme-t-elle en un véritable imbroglio politico-judiciaire ? Le pouvoir accuse l’opposition d’être à l’origine de ces incendies. Mais au nom de quoi, ladite opposition ne verrait-elle pas, elle aussi, ici, la main auto promotrice, incendiaire et invisible du pouvoir ?

Derrière ce qui s’apparente à un simple fait divers qui rythme le quotidien des sociétés africaines, il existe bel et bien une sérieuse réflexion à mener, en partant du cas spécifique togolais.

Car, il s’agit d’un problème politique de fond qui repose lui-même sur une dimension métaphysique et existentielle. Rappelons qu’aux XXe et XXIe siècles, le tableau que présentent les sociétés africaines contemporaines est simple : nous avons affaire, sur notre continent, à des sociétés qui sont en guerre, à celles qui sortent de guerres, et enfin à celles qui se préparent à entrer en guerre. Comment arrive-t-on à une telle situation ? Tentons de comprendre, car la compréhension, disait Hannah Arendt, commence avec notre naissance et s’achève avec notre mort. Ce n’est pas la première fois qu’on voit des régimes en place, en Afrique, accuser leurs opposants, parfois d’actes de terrorisme alors que ceux-ci ne luttaient qu’avec des moyens légaux et pacifiques.

En effet, ce qui est au cœur de la démarche actuelle du pouvoir togolais reste un trait dominant de la conscience africaine : un refus métaphysique de l’idée de conflit, de la contradiction et du débat. Comme si les Africains ignoraient et continuent d’ignorer que l’être de l’homme, l’essence de l’homme, c’est la liberté, entendue comme quelque chose de contradictoire et de dialectique.

Le terme hégélien d’ « Aufhebang » veut dire en allemand, à la fois, supprimer et conserver. C’est pourquoi, dans la dialectique du Maître et de l’esclave, Hegel montre que le véritable maître du Maître, c’est l’esclave. Car si le maître, au lieu de le conserver en vie, le supprime, sa maîtrise se retrouve sans objet, sans but.

Or, en Afrique supprimer le pôle qui incarne la négativité, laquelle est la vie même, est une affaire de routine. C’est au nom de ce refus quasi ontologique de l’idée dialectique du conflit comme moteur de l’expérience et de l’existence humaines, que pullulent, en terre africaine, tous les ennemis de l’expérience et des processus démocratiques. Incapables de procéder à une révolution intellectuelle sérieuse, ils s’ingénient dès lors, à faire basculer leurs pays dans des logiques de « stalinisation » et de « poutinisation ». C’est pourquoi toutes nos sociétés, à de rares exceptions, sont installées dans un perpétuel état de non-droit et d’injustice, faisant des citoyens des existences isolées, malléables à satiété. Ce qui est encore choquant, c’est qu’en Afrique, pour en finir avec leurs opposants, les pouvoirs en place ont systématiquement recours à ce qu’ils appellent « la justice » (elle suit son cours), le droit. En vérité, qu’entendent-ils réellement par « droit » et « justice » ? Généralement, sur le continent africain, le judiciaire et le politique sont trop intimement liés. Mieux, le judiciaire trouve la vérité de son accomplissement dans le politique. Reconnaissons que rares sont nos hommes politiques à faire de « l’Esprit des lois » de Montesquieu et du « Contrat social » de Rousseau, leurs œuvres favorites, inspirant de surcroît leur agir.

Certes, c’est le droit, la justice qui font tenir toute communauté humaine. Or, en Afrique, avec nos Etats prémodernes qui confondent légitimité traditionnelle et légitimité rationnelle, les individus se retrouvent sans existence juridique. Dès lors, la haine de la démocratie va de pair avec la manipulation et la violation éhontées de l’idée juridique. L’Etat se pose en ce moment comme le détenteur exclusif de la violence illégitime. Les libertés civiles fondamentales, de pensée, d’expression, de réunion sont perçues comme néfastes par les tenants de l’idée selon laquelle, le monde n’est pas divers et multiple mais un, et un Un fermé, totalitaire. C’est le carcan qu’il convient de briser en Afrique, si l’on veut faire entrer la conscience africaine dans un processus authentique de libération.

A l’heure actuelle, au Togo, c’est le règne de la justice violente. Au contraire, en régime démocratique, c’est le triomphe de la justice non-violente. Qui dit justice, dit raison. Or, le régime Faure est en train de devenir totalement irrationnel, réveillant chez le peuple togolais, les séquelles des traumatismes des années Eyadema, si bien dépeint par Ahmadou Kourouma dans son magnifique roman « En attendant le vote des bêtes sauvages ». Le Togo de Faure est entré dans une spirale politique régressive. On avait cru que ce jeune président allait réussir à déconstruire l’Etat-RPT, soigner les divisions du passé et établir une société, enfin fondée sur les valeurs de la démocratie, la justice sociale et le respect des droits humains fondamentaux. Non, il ne choisit pas un tel chemin, il préfère emprunter celui plus facile du pur règlement de comptes, reposant sur un calcul politique minable. Ainsi, il compte remporter les prochaines élections législatives, ce qui légitimerait la poursuite de sa politique de violations graves des droits de l’Homme. A l’instar de Faure, nombre de dirigeants africains sont et restent au fond des nietzschéens qui s’ignorent. Comme Nietzsche, ils pensent que la justice n’émane pas du désir de protection que manifeste le faible mais de la tragique expérience du fort. Or, les sociétés démocratiques valorisent le conflit constructeur, le débat, le pluralisme, et surtout le règne de la loi républicaine. Il est temps que l’Afrique s’éduque elle-même et se convertisse à la culture du conflit, laquelle lui permettra d’éviter sa cannibalisation politique permanente. Bien compris, bien maîtrisé, le conflit, le débat peuvent servir, de manière effective et solide, la cause de la paix et de la démocratie en Afrique. Sinon, il faudra bien se poser cette question existentielle : mais dans quel monde les Africains veulent-ils vivre ? Et qu’ils le veuillent ou non, qu’ils l’acceptent ou pas, l’humanité, dans son développement actuel, est entrée dans un âge démocratique et libéral. C’est pourquoi, la démocratie doit fonder notre quête collective du futur. Thomas Mann a raison de nous y inviter pleinement, lorsqu’il écrit : « La démocratie est un équilibre mouvant entre la liberté et l’égalité, entre les exigences de l’individu et celles de la société, que l’homme doit sans cesse redéfinir ». Tels sont l’enjeu et le devenir de notre longue marche vers une modernité politique réelle, reflétant les riches traditions et valeurs culturelles sur lesquelles reposent solidement nos sociétés.

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